Terre noire/O-dieux, de Stefano Massini

Par Martina Petrucci

« La plus grande invention de l’agriculture moderne : au lieu de rechercher les remèdes, nous avons annulé les problèmes. Ils ne se posent plus. Et tout est là-dedans, imaginez un peu, dans cette minuscule petite graine. Prodigieuse. »
Hagos (petit propriétaire terrien)

« Mon père disait que nos graines sont aussi vieilles que nous, si nous les trahissons, nous nous trahissons. »

De nos jours, une grande partie de l’économie du monde est gérée par les firmes multinationales. L’Afrique est l’un des continents qui subit le plus cette exploitation et qui voit en conséquence sa réalité bouleversée, notamment au Transvaal. Stefano Massini aborde ce thème dans sa pièce de théâtre Terre noire, dans laquelle les petits agriculteurs de cannes à sucre risquent souvent l’expropriation. L’écrivain met en lumière la manière dont les entreprises parviennent, au moyen d’une manipulation très subtile, à convaincre les paysans d’utiliser leurs insecticides.

Hagos Nassor est un petit propriétaire terrien qui reçoit la visite dans sa propriété d’un agent commercial. Malheureusement, le cultivateur ne sait pas qu’ « au milieu des champs de maïs et de canne à sucre personne n’arrive par hasard ». Bien que Hagos soit très attaché à ce que son père lui a transmis sur la valeur de la terre, il n’arrive pas à écouter son cœur lorsqu’il reçoit une grosse somme d’argent et décide donc d’accepter l’offre. Cependant, les produits chimiques finissent par sécher les cannes à sucre. Pour cette raison, pour que les dégâts causés soient remboursés, Hagos et sa femme, Fatissa, font appel à une avocate très résolue, qui n’a pas peur de lutter contre les grandes puissances pour défendre les droits de ses clients.

La pièce est divisée en fragments, de petites parties qui ne communiquent la totalité du message qu’une fois regroupées. Massini décide de laisser ces tesselles désordonnées, pour que sa mosaïque puisse se transformer à nouveau lors de chaque mise en scène, moment au cours duquel le public devra recomposer seul le puzzle. La performativité de cette pièce permet donc aux spectateurs de participer activement.

Terre noire donne à réfléchir sur l’exploitation de la nature, de l’environnement et sur le pouvoir de la corruption. Les scènes très courtes montrent la réalité de ce monde et les personnages représentent les différentes parties qui font fonctionner ce système, où chaque cause est toujours suivie d’une conséquence. Ainsi, on peut dire que la pièce semble avoir un objectif quasi didactique, puisqu’elle instruit sur un aspect très précis de l’actualité.

Des valeurs liées au monde paysan sont abordées dans cette œuvre, à savoir l’importance des racines, de l’héritage et l’amour pour la terre où l’on est né. Ces éléments sont fondamentaux pour tout être humain, mais restent menacés dans un contexte économique contraignant.

Tout est en vente, tout peut être acheté et chacun a son prix : c’est la vision des entreprises multinationales, alors que pour les cultivateurs, l’essentiel est de remercier la terre, car si les hommes l’aident à donner vie, mais il ne faut pas oublier que « c’est elle, elle seule qui fait tout le travail ». Les firmes ont pour but d’intensifier la productivité et de s’approprier des terrains. Parfois les agriculteurs tombent dans ces pièges et se trahissent eux-mêmes.

Cette pièce de Stefano Massini a la capacité de dévoiler de nombreuses réalités, souvent obscurcies par le système capitaliste : même si les ressources ne sont pas infinies, l’exploitation de l’environnement, elle, continue. La pièce invite à se rendre compte que la nature nous répond, car la terre est vivante et ses créations ont une voix, que l’on n’entend que si « on tend l’oreille ». Ainsi, Terre noire appelle à l’avènement d’un monde sans frontières, où il n’y aurait ni pays ni terrains à consommer, un lieu où l’on serait tous « chez nous ».

***

O-dieux est une pièce de théâtre que Massini a écrite en 2011. Il s’agit d’une réflexion sur le conflit israélo-palestinien, concernant le passé et le présent de la bande de Gaza.
La mise en scène des monologues intérieurs y est intéressante : trois rôles sont joués par une unique comédienne, qui se déplace constamment d’une personnalité à l’autre, selon la projection de lumière qu’elle reçoit, en conférant une valeur presque onirique à l’œuvre, qui semble rappeler les cercles de l’Enfer de Dante.

Le titre original est credoinunsolodio, c’est-à-dire « je crois en un seul dieu ». Massini y aborde la thématique de la religion et la haine qu’elle peut engendrer. La peur des habitants de Tel-Aviv est palpable : la peur de mourir, dans un espace où des ennemis vivent ensemble. L’écrivain se sert de trois personnages afin de créer un ensemble d’histoires où des vies se superposent, comme s’il s’agissait de gravats après une explosion.

Eden Golan est une professeure israélienne qui enseigne l’histoire, « l’histoire de tous », mais en adoptant le « point de vue juif ». Shirin Akhras est une étudiante de l’Université islamique de Gaza qui entre en contact avec une organisation dangereuse. Enfin, Mina Wilkinson est une militaire américaine, qui en représentant l’Occident, se comporte comme une sorte de médiatrice entre les religions, entre un dieu et l’autre. L’origine de la haine partagée par les habitants reste incompréhensible, étant donné qu’ils possèdent les mêmes racines et respirent « le même air ». Très souvent des explosions envahissent l’espace quotidien, en violant les droits humains et en déchirant la vie de femmes, d’hommes et d’enfants.

Ce que l’écrivain met en lumière à travers sa pièce est l’absurdité de la guerre, en brouillant les points de vue des victimes et des agresseurs. Le théâtre est l’endroit où Stefano Massini analyse cette absurdité. Personne n’arrive à trouver de solutions : les trois femmes tentent de trouver des antidotes en parlant, en se répétant, pour comprendre ce qui pousse les habitants à se détester à ce point. Les explosions font partie du quotidien, même si on ne s’habitue jamais à la mort. L’une des scènes les plus intenses de ce texte concerne un flux de conscience d’Eden Golan, qui évoque la violation de la quotidienneté pendant la guerre. L’image convoquée est si communicative qu’elle nous fait venir à l’esprit un tableau très célèbre de Picasso, Guernica.

« Je tousse.
La poussière dans la gorge.
J’ouvre les yeux lentement : je suis là.
Je fais l’appel de tout mon corps.
J’existe. 
Je survis.
Je continue. 
Je renais. »

Bibliographie en français
MASSINI, Stefano, Terre noire/O-dieux, traductions de Pietro Pizzuti, Federica Martucci, Olivier Favier, L’Arche Éditeur, Paris, 2017, 141 pages.

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