Conversation avec l’illustrateur Francesco Dezio

Mon travail dépend surtout de la capacité de traduire un texte en images.

Par Fabiola Viani

« Il s’agit d’arriver à créer une métaphore visuelle, une image qui synthétise le contenu du livre sans tomber dans la didascalie. »

C’est dans l’arrière-pays de la province de Bari, à cheval entre les Pouilles et la Basilicate (à 19 km seulement de Matera), qu’évolue le coup de crayon de Francesco Dezio. Né en 1970 à Altamura, ville connue en raison de la découverte en 1993, dans une de ses grottes, d’un squelette fossile du type néandertalien appelé l’Homme d’Altamura, il réalise les couvertures de Terra Rossa Edizioni, Les Flaneurs, Ensemble, Stilo, Tempesta, Antonio Mandese et les visuels pour d’autres projets en tant qu’illustrateur et graphiste freelance.

Francesco, comment es-tu devenu illustrateur et dans quelle mesure ton passé de peintre a-t-il influencé tes créations actuelles ? 

Je suis arrivé à l’illustration très récemment après avoir exercé le métier de technicien de maintenance, d’ouvrier (sur la chaîne de montage Bosch TDIT), et de dessinateur projeteur mécanique, mais j’ai toujours eu deux grandes passions : la peinture et l’écriture.

En 2018, à l’occasion de la sortie de mon livre La gente perbene pour Terra Rossa Edizioni, la maison d’édition m’a demandé si je voulais réaliser la couverture et c’est ainsi que je suis devenu leur illustrateur.

La peinture est une veille passion qui me suit depuis toujours, qui m’a probablement permis d’avoir une sensibilité particulière, tant dans la recherche d’une harmonie chromatique efficace, que dans l’équilibre de la composition et des valeurs tonales, mais mon travail dépend de la bonne utilisation des logiciels de création et de retouche d’images tels que Photoshop ou Illustrator et surtout de la capacité de traduire un texte en images.

La première de couverture d’un livre est en effet une vitrine indispensable pour donner envie au lecteur d’ouvrir le livre : comment faire pour créer la couverture d’un roman ?

En ce qui me concerne, j’ai besoin de bien connaitre le contenu du livre, et même de m’imprégner de son style : qu’il s’agisse d’une langue sèche et épurée ou plutôt baroque ou poétique et d’arriver à créer une « métaphore visuelle », une image qui synthétise le contenu du livre sans tomber dans la didascalie. Je soumets alors trois ou quatre ébauches à l’éditeur qui fait son choix avec l’auteur. Je continue à peaufiner mon travail sur cette base.

Je suis étonnée d’apprendre que le style d’un livre puisse influencer ta création visuelle… et je fais le rapprochement avec tes propres livres. En tant qu’écrivain, tu attaches beaucoup d’importance à la forme. Je pense notamment à ton dernier livre La meccanica del divano, sorti aux éditions Ensemble en 2021 et qui a été candidat au Prix Strega de cette année. Peux-tu nous en dire plus ?

La meccanica del divano complète une trilogie commencée en 2004 avec Nicola Rubino è entrato in fabbrica, suivi de La gente perbene en 2018. Le livre raconte l’épopée à Infernominore, une ville imaginaire des Pouilles, d’un fabricant de canapés qui s’enrichit de l’exploitation de la main-d’œuvre locale et étrangère, suscitant en même temps admiration et envie. Construit comme une tragédie grecque antique, le roman est une polyphonie de voix : aux côtés des protagonistes, avec leurs succès et leurs chutes, émergent des voix pressantes et un chœur insistant. Parmi les voix, il y a celle qui contrôle tout et mène à la baguette les hommes et les choses comme un puissant marionnettiste : le Marché. Il y a la presse, un chœur d’influenceurs, des experts marketing du nouveau millénaire, des « spin doctors » aux rôles difficiles à définir ; mais aussi la voix poussiéreuse de la tradition, celle qui voudrait que rien ne change, mais qui devra un jour ou l’autre succomber aux nouvelles logiques de l’économie. Cette matière « incandescente » exigeait un style comique et provocateur, qui mélange le dialecte des Pouilles, le jargon d’entreprise et le langage des médias sociaux.

Le thème du travail et le cadre profondément enraciné dans le Sud, entre les Pouilles et la Basilicate, sont précisément les deux caractéristiques qui rendent ton œuvre absolument originale dans le panorama littéraire italien contemporain. Quels sont les auteurs qui t’ont le plus inspiré ?

La matière de mes livres est en partie autobiographique, mais il y a des auteurs qui m’ont profondément inspiré : Louis-Ferdinand Céline avec Mort à crédit et j’attends avec impatience que Guerre, le manuscrit récemment retrouvé, soit traduit en italien. J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Houellebecq, même si je n’aime pas son dernier livre Anéantir.

Pour revenir à l’Italie, on m’a défini comme le nouveau  Tommaso Di Ciaula, ouvrier chez Fiat dans les années soixante, auteur de Tuta blu (Bleu de travail) ; je dois beaucoup à Beppe Lopez et à son Capatosta, et dans le même registre je me positionne à coté de Giorgio Falco et Vitaliano Trevisan.

La zone que je décris dans mes livres est celle de la Murgia, connue depuis de nombreuses années pour sa production industrielle de canapés et qui a beaucoup plus en commun avec certaines zones de la Vénétie qu’avec le Salento ou la côte, ou avec tout autre lieu qui caractérise la « pugliesità » avec ses stéréotypes typiques du Meridione.

En arrière-plan des événements, c’est l’histoire de l’Italie qui se déploie : des années 60, l’ère du boom économique, aux années les plus tristes de la mondialisation et de l’uniformisation socioculturelle et idéologique d’aujourd’hui.

C’est un portrait amer de la société post-industrielle, tracé avec réalisme et pourtant il y aussi beaucoup d’ironie, comme dans tes dernières peintures.

C’est, comme le disait Pirandello, une « cruelle apparition du rire ». Rien de drôle ni de fin en soi, c’est une comédie qui vient de la tragédie : parce que c’est de cela qu’il s’agit, c’est-à-dire raconter la tragédie d’un monde qui change : la réalité d’entreprises qui, dans les Pouilles, ont disparu en quelques années.

Aujourd’hui tu te partages entre l’art du dessin et de l’écriture, quel est ton prochain projet ?

Je collabore avec des petites maisons d’édition en tant qu’illustrateur et je vais continuer dans cette voie en espérant que la clientèle augmentera. J’ai en préparation d’autres histoires qui, j’espère, verront le jour. La latitude géographique n’a pas d’importance, même si mes histoires se déroulent dans la région des Pouilles, elles s’adressent à un public averti qui s’intéresse au roman social.

FRANCESCO DEZIO (1970) est né à Altamura (Bari) où il vit et travaille comme illustrateur. Avec son premier roman, Nicola Rubino è entrato in fabbrica (Feltrinelli, 2004), il a ouvert la voie à la littérature post-industrielle. Il est l’auteur du recueil de nouvelles Qualcuno è uscito vivo dagli anni Ottanta (Stilo, 2014) et du roman La gente per bene (Terrarossa, 2018). Son dernier livre La meccanica del divano (Ensemble, 2021) a été candidat au Prix Strega de cette année. 

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