Abécédaires, de Goffredo Parise

Par Anna Quatraro

Goffredo Parise chante les sentiments antiques, qui raccourcissent nos vies.

Abécédaires, Goffredo Parise, La Bibliothèque italienneJ’écris et les cigales inondent une soirée d’été, à Padoue. Bonheur, dans les Abécédaires (Sillabaride Goffredo Parise, commence ainsi : « Un jour de grande chaleur de 1944 un groupe de garçons pataugeaient dans un chenal de campagne près de Padoue. La campagne était plate et jaune paille à cause du blé qui venait d’être coupé, il n’y avait plus de champ, mais le chant des cigales était très fort, l’eau du chenal était peu profonde et roulait parmi les algues, les fonds jaunes boueux et quelques grenouilles ».

Abécédaires est un recueil de deux séries de « contes en prose » publiés dans Le Corriere della Sera : la première série va de « Amour » à « Famille » et elle fut publiée entre 1971 et 1972 ; la seconde série, de « Bonheur » à « Solitude », paraît entre 1973 et 1980. Les deux Abécédaires seront réunis en 1984 et seront notamment appréciés par l’écrivaine Natalie Ginzburg. Avant, Parise n’était pas un auteur de niche, en effet son roman L’enfant mort et les comètes (Il ragazzo morto e le comete) avait déjà connu un beau succès public, reconnu par Carlo Emilio Gadda et le poète Eugenio Montale.

Abécédaires est un recueil de « contes en prose », dont les préoccupations principales ne sont pas d’ordre moral ni politique au sens strict, mais liées à l’écriture d’une œuvre qui défend le droit à la poésie contre les indigestions idéologiques et la vision rationnelle que la science offre. Aussi entretient-il avec Gadda un rapport de filiation un peu bizarre, Parise aimait en effet se moquer de la rigueur de l’ingénieur. La note d’intentions d’Abécédaires dit : « La poésie va et vient, vit et meurt quand elle veut, non pas quand nous le voulons et elle n’a pas de descendants. Je regrette, mais c’est comme ça. Un peu comme la vie, surtout comme l’amour. »

sillabari, Goffredo Parise, La Bibliothèque italienneSon regard amoureux de la matérialité de la nature, délicat et indulgent envers les comportements humains, donne un sentiment de justesse au monde. Parise traite des relations quotidiennes, dans une formulation antique des moyens de comprendre l’existence, qui ont défini la mentalité italienne.

Durant les mêmes années, Parise s’occupe d’une rubrique pour Il Corriere della Sera, dans laquelle il réfléchit sur ses propres idiosyncrasies idéologiques, en proposant un style de vie sobre. Son célèbre article Le remède est la pauvreté, Parise explique la différence entre pauvreté et misère, en considérant comme un péril l’excès de consommation qui risque de faire perdre la mesure de la dernière décennie. Moins apocalyptique que Pier Paolo Pasolini, Parise concentre son attention sur les coutumes italiennes, avec une position anti-idéologique.

Sa poétique se base sur l’observation de la malléabilité des sentiments. Par exemple, dans Affection, un couple comprend que son amour s’est transformé en affection, sans pourtant que cette découverte soit un échec. Les sentiments n’allongent pas la vie, au contraire ils nous rendent plus conscients de son énigme. De même, Antipathie est dédié à l’indécision d’un homme n’aimant pas la politique face à la tentative de persuasion d’un intellectuel qui cherche une protection pour un couple de jeunes dissidents grecs. L’antipathie va se résoudre dans la réconciliation. Il y a beaucoup de conscience de la limite du temps dans les contes de Parise, l’idée que la nature des sentiments est véritablement changeante, comme les états d’âme. Le regard de Parise bascule donc de la dimension quotidienne à l’intuition de l’universel, en recréant les atmosphères de la Mitteleuropa.

 

 

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