Ma tu divertiti, de Mari Accardi

Par Mari Accardi

Les péripéties d’une jeune femme partagée entre des tentatives de mariage, des vagabondages entre l’Italie et la France et une mère digne d’un personnage de feuilleton télé, toutes deux esquissées avec l’ironie unique de Mari Accardi, auteure de Il posto più strano dove mi sono innamorata.

Ma tu divertiti, Mari Accardi, La Bibliothèque italienne

Voici un extrait du roman :

Lorsque j’entrai pour la première fois dans le Centre d’accueil, le personnel était en train de décharger de vieux meubles d’un camion pour les apporter à l’intérieur, en expérimentant plusieurs solutions pour que les sommiers et les canapés puissent passer à travers les couloirs étroits de l’entrée. En face, il y avait un garage et des mécaniciens qui, assis sur des chaises en bois et en paille, coordonnaient les travaux. À ce moment-là, la seule personne auprès de qui je pouvais me renseigner était madame Rosa, une femme athlétique de soixante ans, chaussée de Superga* blanches et coiffée d’une mise en plis, qui avait été autrefois directrice de collège, avant de prendre sa retraite.

Elle donnait des cours à une cinquantaine d’immigrés qui étaient à moitié assis sur des chaises, à moitié par terre ou sur les escaliers qui menaient à l’étage supérieur, où se trouvaient les bureaux et les chambres des réfugiés. Je voulais savoir comment se déroulaient les activités du Centre et s’ils acceptaient des stagiaires. Pour obtenir le certificat, il me fallait d’abord atteindre les trois cents heures d’enseignement (bref, pour recevoir l’autorisation d’enseigner, il me fallait avoir déjà enseigné). Pourtant, trouver un endroit où pratiquer s’était avéré très compliqué, car on aurait dit que tous, à Palerme, avaient eu la même idée que moi. Il s’agissait surtout d’anciens collègues d’université qui, comme moi, venaient de rentrer de l’étranger ; et à nouveau, nous nous retrouvions au café et parlions des notes à partager, des méthodes d’apprentissage et de la peur d’échouer. C’était un soulagement de nous retrouver tous ensemble, revenus au point de départ, dix ans après, dans cette ville qui nous paraissait désormais étrangère. Sans qu’il faille raconter ce qui s’était passé entre temps. « Rien », aurait-on répondu, car on mesurait le temps à l’aune des buts qu’on s’était fixés. On restait entre nous, à la même table du même café de la via Chiavettieri.

J’étais arrivée au Centre après cinq tentatives ailleurs, où l’on m’avait opposé un refus à cause de la pléthore de candidats ; finalement, dans la rue, j’avais demandé à un Algérien où il avait appris l’italien.

« Stagiaire ? », avait répondu madame Rose, désormais habituée à crier. « Ici, on change la vie des gens. Tu es prête ? ». J’entendais cette phrase chaque fois que je commençais un nouveau travail, que ce soit le centre d’appels, la livraison de pizzas, la distribution de tracts (pour aller vite, je distribuais cinq feuilles à la fois – c’étaient des offres de téléviseurs et de rasoirs électriques – et je me disais que les responsabilités, moi, je ne savais pas les prendre). Avant que j’aie pu appréhender ses intentions, madame Rose avait déjà réuni les étudiants éparpillés par terre et les avait menés dans une salle longeant la cour, où il n’y avait pas de fenêtres ; leur nouveau professeur, c’était moi. Face à une vingtaine d’inconnus, sans aucune idée ni même un morceau de craie, et considérant que ma voiture était garée en double file, j’étais prête à m’enfuir, comme mon instinct et les adolescents turbulents au dernier rang me suggéraient de le faire.

Hamid, bien droit, au premier rang – son banc était tellement proche que dès que je bougeais, mes genoux effleuraient les siens – avait applaudi et dit : « Bonjour, maîtresse ».** Maîtresse a été le premier mot que j’ai écrit au tableau, à l’aide de la poudre de craie récupérée dans les coins où elle s’était concentrée. Tout de suite, Susanna, une Soudanaise d’un mètre quatre-vingt, s’était levée pour prendre une boîte de craies de couleur dans la ludothèque et, en l’espace de dix minutes, les dynamiques de la classe étaient déjà établies. Je voulais leur apprendre les salutations, me disais-je, au moins cela.

* Chaussures italiennes en toile.

** Dans le texte, « Bungiorni, maestra » reproduit la mauvaise prononciation africaine  de buongiorno.

 

 ACCARDI, Mari, Ma tu divertiti, Terre di Mezzo Editore, 2018, 208 p.

foto mari accardi

 

Mari Accardi est née à Palerme et, pour l’instant, elle habite en France. Elle a été sélectionnée par la revue Granta Italia dans le numéro consacré aux plumes les plus prometteuses d’Italie. En 2013, Mari Accardi a débuté avec Il posto più strano dove mi sono innamorata (Terre di mezzo Editore), finaliste du Prix Settembrini. Elle est une des auteures de l’anthologie Quello che hai amato, présentée par Violetta Bellocchio (Utet, 2015).

 

Traduction de Marta Somazzi

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2 Comments on Ma tu divertiti, de Mari Accardi

  1. Carlo Maria Vadim // 29 avril 2018 à 9:36 // Réponse

    Guarda, guarda, quanto sono ignorante! Non conoscevo questa scrittrice né conoscevo la rivista Granta Italia. Naturalmente corro ad acquistare entrambe (in versione italiana perché il mio francese è debole). Grazie!

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  2. Di Mari Accardi è anche molto interessante il suo primo libro, « Il posto più strano dove mi sono innamorata », di cui abbiamo parlato tempo fa su La Bibliothèque italienne. Per il momento Accardi è ancora inedita in Francia, speriamo che venga presto riconosciuto il suo talento anche oltralpe!

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