Entre littérature et cuisine – Giorgio Pirazzini se raconte

Par Laura Paoletti

Qui dit cuisine dit souvent Italie. Mais qui dit cuisine dit surtout créativité, goût, assemblage, inspiration, influence, culture, transformation, travail, et enfin, plaisir. N’est-ce pas là aussi l’univers propre à n’importe quelle démarche créative ? C’est notre avis à La Bibliothèque italienne et, affamés comme nous sommes du travail créatif littéraire, nous avons eu envie de créer cette rubrique, pour se faufiler dans les cuisines, réelles ou imaginaires, des cuisiniers et des écrivains et voir ce qu’il y bouillonne et s’y prépare quand ces deux univers se rencontrent.

À la carte, pour ce premier rendez-vous, Giorgio Pirazzini, un auteur italien qui vit et travaille à Paris. Pirazzini a publié quatre romans, dont le dernier, Gattoterapia, est sorti en 2016 aux éditions Baldini & Castoldi.

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Ce roman est une photo précise et détaillée d’un moment de crise dans un couple qui, après des années de mariage, se sépare. Le protagoniste, Lorenzo, éternel insatisfait en pleine dépression découvre alors l’existence d’un monde secret et parallèle, où les chats et les humains se confondent et ne font plus qu’un. Accompagné par son nouvel ami/confident, un chat, Lorenzo se construit un monde nouveau où renaître et se redécouvrir sous une nouvelle lumière ; on l’y voit, entre autres, cuisiner sans cesse pour lui-même et les autres.

Gattoterapia est un roman frais, drôle, avec des passages dans le monde de l’imaginaire importants et riches de symboles, mais il est aussi un puits inattendu de recettes sublimes, créatives, différentes et appétissantes, où la joie de la transformation des éléments en véritables plats de cuisine est décrite et vécue dans toute son ampleur.

Nous lui avons ainsi demandé de nous raconter le rapport qu’entretiennent la littérature et la cuisine chez lui, ainsi que ses inspirations…

Par Giorgio Pirazzini  

Écrire au sujet de la cuisine est une vraie spécialité pour certains auteurs. Voici trois lectures pour faire venir l’eau à la bouche.

La plus fameuse est la madeleine de Proust, mais c’est finalement une méprise. Puisque Proust s’est en réalité peu intéressé au plaisir des papilles, utilisant plutôt la madeleine comme un expédient romantique pour renvoyer à une autre histoire, à une autre sensation.

Qui sont alors les auteurs qui mettent la nourriture et les saveurs au centre de la narration et qui arrivent à faire d’un plat un personnage de roman ?

Quand j’écrivais Gattoterapia, je restais pris au piège des descriptions culinaires. Par exemple mon protagoniste avait souvent des échanges avec sa femme pendant qu’il cuisinait, et je ne résistais pas à l’envie de m’étendre davantage sur le sujet des plats qui étaient en train de naître entre les mains de mon personnage.

À quel point était-il important de spécifier qu’en plein milieu de la dispute il avait ajouté de l’estragon et des amandes émincées à la caille en papillote ?

C’était crucial, car, sans que je ne m’en aperçoive vraiment, c’était exactement cela qui le définissait comme personnage actif.

Enfin, je pris une décision : mettre la nourriture sur un piédestal, sans omettre aucune description qui permettrait au lecteur de refaire le plat préparé par le protagoniste, et pour y parvenir je cherchai l’inspiration en librairie.

Il y a une infinité de livres qui approfondissent jusqu’à l’os (l’expression tombe bien) l’univers de la nourriture, mais seulement trois d’entre eux ont été importants pour moi.

Chocolat amer fut barbant, je ne le cache pas, mais quand Tita mettait les mains dans la farine, je pouvais en sentir la fraîcheur ; quand elle découpait l’oignon, son parfum s’étendait aussi dans mon salon ; quant à la tarte Chabela, avec laquelle elle arrive à conquérir le cœur de son aimé, j’avais l’impression d’avoir ce gâteau au citron dans la bouche et de le déguster pendant que je tournais les pages.

Totalement différent fut le deuxième roman que je gardai sur ma table de nuit pendant que Gattoterapia prenait forme : Gabriela, girofle et cannelle. La beauté et l’exubérance de Gabriela rejaillissent dans sa façon de cuisiner qui devient ainsi l’expression d’elle-même.

Ainsi, ses petits gâteaux sont frais, légers, goûteux, ils fondent dans la bouche et les clients remplissent le Bar Vesuvio de son amant Nacib pour profiter en égal mesure de la beauté de la fille et de ses plats bahianais, tout aussi séduisants. Comme dans un idéal homérique où la beauté extérieure est directement proportionnelle à la beauté intérieure, l’attraction que Gabriela exerce sur les autres contamine aussi ses plats. Au point que Nacib risque de faire faillite quand elle est obligée de quitter le Bar Vesuvio, pour être remplacée par un fameux mais terne cuisinier professionnel qui n’a ni le touché ni la légèreté de la fille.

Mais c’est finalement l’écrivain Manuel Vázquez Montalbán qui, plus que quiconque, a élevé la cuisine au rang de protagoniste dans la littérature – raison pour laquelle le commissaire gourmet de Camilleri s’appelle Montalbano, en hommage à son ami écrivain catalan.

Son détective, Pepe Carvalho, n’est pas juste un vrai connaisseur de cuisine et de vins, il est lui-même un cuisinier attentif et créatif, et Montalbán n’a pas peur de perdre l’attention du lecteur avec des descriptions détaillées des recettes qui rythment les journées de Pepe et de son assistant Biscuter.

Pour Pepe Carvalho, la cuisine est beaucoup plus qu’une passion.

Les saveurs sont pensées comme un passage obligé sans lesquels la vie perdrait des fragments de sens, le palais est un organe crucial comme le cœur ou le foie, et il serait une véritable et tragique erreur de le négliger avec de la nourriture de mauvaise qualité avalée en vitesse.

La cuisine perd sa fonction nutritionnelle pour en gagner une autre, celle de superbe satisfaction : Pepe et Biscuter n’ont pas faim comme le reste du monde, ils ont plutôt besoin de continuer à déguster pour continuer à vivre.

Le tout se passe à Barcelone qui, de la douce ville catalane de la fin des années 70 se transforme en gigantesque capitale touristique au début des années deux mille ; cette série de polars est un véritable voyage dans la cuisine catalane et ses spécialités.

Voici un passage du roman qui a inauguré la série Tatouage, pour clarifier l’importance de la cuisine dans la vie de Pepe Carvalho et dans la littérature de Manuel Vázquez Montalbán :

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Déjà la Rambla s’animait de cette agitation commerciale de fin d’après-midi et Carvalho passa sous l’écu suspendu au-dessus de l’entrée du marché de la Boqueria. Il avait envie de dîner comme il faut. Il éprouvait le besoin de faire la cuisine tout en réfléchissant seul, chez lui, à l’affaire, et sa journée se terminerait par un dîner fin, avait-il décidé. Il acheta de la baudroie, du colin frais, une poignée de clovisses et de moules, quelques langoustines. Les bras chargés de sacs de plastique blanc remplis de trésors, il parcourut le marché du soir, son réveil paisible.

Il nettoya les poissons, décortiqua les langoustines. Il mit à bouillir les parures des poissons et les carapaces roses avec un oignon, une tomate, des gousses d’ail, un piment, un petit bouquet de céleri et de poireau. La chaudrée à la Pepe Carvalho ne pouvait se faire sans court-bouillon. Il fit revenir ensemble une tomate, de l’oignon, un piment, puis, quand la préparation eut l’épaisseur suffisante, il ajouta les pommes de terre et laissa mijoter le tout à petit feu. Il jeta ensuite les langoustines dans la casserole, la baudroie, enfin le colin. Les poissons prirent une belle couleur, suèrent leur eau qui se mêla à l’espèce de mortier que faisait la sauce. Carvalho mouilla alors avec un bol de court-bouillon. En dix minutes, la chaudrée galicienne était prête.

La chaudrée galicienne était prête, et moi, en tant que lecteur, je suis resté ensorcelé par la coexistence de la précision de la description et les gestes rapides et déterminés de Pepe Carvalho, qui se sent tout aussi à l’aise avec un pistolet, une bagarre et un bouquet de gambas.

 

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