Parigi è un desiderio, de Andrea Inglese

Par Laura Paoletti 

Un impossible roman de formation

9788862208284_0_0_1518_75 Parigi è un desiderio

Ce roman, comme le titre nous le confie, est un endroit d’archétypes : les prénoms des femmes, les vies rêvées, les prouesses du travail. Mais c’est un lieu mythologique inversé où ces archétypes perdent leur majestueuse valeur symbolique pour redescendre « parmi les humains » et se montrer par les mensonges dont ils sont porteurs. Puis c’est un lieu émotif et psychologique, où l’homme, « Andy », protagoniste de sa propre vie avant d’être protagoniste du roman, se cherche et observe. Comme tout bon roman de formation (même impossible) le veut. Andy s’analyse lui-même ainsi que le monde qui l’entoure, comme un chercheur le ferait avec son cobaye. Avec tout ce que l’acte exige : la pitié comme l’ironique cruauté. Et enfin, il y a les villes et les lieux réels qui deviennent, eux, les vrais symboles de la destination, du départ, d’un temps de pause, de l’imaginaire, du manque et du désir. À propos du  style d’Inglese, sur la quatrième de couverture de l’édition italienne, on peut lire : « avec une écriture étonnante, constamment tendue, percutante et rationalisée, capable d’alterner avec une incroyable cohérence des aventures picaresques et des réflexions rigoureuses, toujours accompagnée par l’ironie propre à qui constate le grotesque manque de sens des choses et la nature jamais tout à fait claire, jamais tout à fait authentique de l’être humain. »

Voici un extrait du roman :

Parfois, quand je me balade, quel que soit le mot que j’entends, il peut me rendre fou. Ce ne sont pas les mots en réalité, ce sont les phrases. Il y a certaines phrases que je ne supporte pas. Souvent il s’agit de phrases dites dans l’espace public, dans le grand réseau routier européen : elles m’apparaissent insupportables, et produisent en moi un trouble mental. Dans ces cas-là, les phrases les plus dérangeantes me semblent être celles formulées en italien, et tout particulièrement par des italophones qui parlent avec quelqu’un d’autre au téléphone. Si en plus ces italophones font partie du secteur tertiaire, s’ils sont à peu près professionnels de quelque chose, et qu’ils parlent en italien dans un téléphone portable, avec ou sans les oreillettes, assis dans un wagon de train à grande vitesse Frecciarossa ou Frecciabianca, ou dans le couloir exigu d’un avion, avant ou après le décollage, moi je deviens fou. Dans ces moments, même s’ils sont dans leur bon droit, même s’ils ne crient pas forcement ou qu’ils ne se pavanent pas, qu’ils ne sont pas vulgaires ou ne disent pas de clichés, même s’ils n’expriment pas d’opinions pourries sur le monde, à ce moment c’est comme si moi je dormais après une lourde journée de travail, dans un lit chaud, dans une chambre à l’abri des intempéries, avec les volets bien fermés pour garantir une obscurité totale et que, d’un coup, ces messieurs venaient chez moi pour parler des leurs affaires juste dans mon oreille, avec une aisance malsaine, assis à quelques centimètres de moi, et qu’ils me réveillaient en pleine nuit, m’empêchant de me rendormir, car leur conversation n’est pas télégraphique, faite de grands silences, et elle n’est même pas pragmatique, sèche et efficace comme l’on pourrait s’y attendre de la part de professionnels comme eux ; non, ils prennent leur temps, au sujet d’un mail non reçu, ou pas très clair, ils construisent toute une histoire, une saga islandaise, une narration qui coule à flots. Mais il est clair que la faute me revient, et que dans le réseau routier européen, dans l’espace public mondial multiforme, on ne peut pas reprocher aux gens dans les trains, dans les avions, aux bureaux de poste, dans les couloirs de métro, de parler au téléphone, et de parler de problèmes urgents de travail, ou qui à leurs yeux semblent urgents, et l’on ne peut pas établir un taximètre, une espèce de contrôle sur la longueur de ces conversations et sur le nombre maximum de mots – émis à voix haute – que celles-ci devraient contenir. Souvent, et cela est indéniable, des mots, dans les espaces publics, surtout dans les téléphones portables, on en dit trop, spécialement à propos d’affaires professionnelles, et si le capitalisme ne se porte pas bien, s’il y a cette problématique de la croissance qui ne croît pas, et de la reprise qui ne reprend pas, probablement que la faute en est aussi à ces explications excessivement circonstanciées, à ces insistances, à propos de concepts simples et clairs, comme s’il s’agissait de certains aphorismes d’Héraclite, que l’on voudrait rendre parfaitement intelligibles. Les hommes qui font du business, et ceux qui aident ces hommes à faire du business, même s’ils disent que leur temps c’est de l’argent, et qu’ils déclarent que les affaires ce sont les affaires, et qu’ils se déplacent toujours d’une manière rapide et décidée, avec des dossiers sous les bras, ou des agendas électroniques, ou des mallettes en cuir, ces hommes et les hommes de ces hommes, sont aussi toniques et rapides au niveau motricité que prolixes et redondants au niveau verbal.

letture di fiume 2015

Andrea Inglese (1967) est né à Milan ; il vit dans les alentours de Paris. Il est écrivain et traducteur. Il a été professeur de philosophie au lycée et il a enseigné la littérature et la langue italienne à l’Université Paris III. Il a publié un essai sur la théorie du roman L’Eroe segreto. Il Personaggio nella modernità dalla confessione al solipsismo (2003) puis un recueil d’essais La Confusione è ancella della menzogna pour l’éditeur Quintadicopertina (2012). Il a écrit des essais de théorie et critique littéraire, deux livres de prose pour La Camera Verde (Prati / Pelouses, 2007 et Quando Kubrick inventò la fantascienza, 2011) et sept livres de poésie ; le dernier Lettere alla Reinserzione Culturale del Disoccupato est apparu en italien édité par La Pequod (2003), en français par la NOUS (2013) et en anglais par Patrician Press (2017). Il lui a été confié la rédaction d’une anthologie sur le poète français Jean-Jacques Viton, Il Commento definitivo. Poesie 1984-2008 (Metauro, 2009) et il est un des membres fondateurs du blog littéraire Nazione Indiana. En 2016, il a publié chez Ponte alle Grazie son premier roman Parigi è un desiderio qui a reçu le Prix Bridge 2017.

Traduction de Laura Paoletti

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4 Comments on Parigi è un desiderio, de Andrea Inglese

  1. Carlo Maria Vadim // 27 août 2018 à 21:37 // Réponse

    !

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  2. Carlo Maria Vadim // 27 août 2018 à 21:38 // Réponse

    Ma il libro è stato tradotto e pubblicato in Francia?

    Aimé par 1 personne

  3. Inglese Andrea // 28 août 2018 à 21:00 // Réponse

    No, maledizione!

    J'aime

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