Une sombre affaire, d’Antonella Lattanzi

Par Serena Terranova
Traduit de l’italien par Désirée Perini

Jusqu’au dernier moment, on ne sait pas ce qui s’est passé. Une sombre affaire (Una storia nera) est un roman mystérieux où les personnages se soutiennent pour garder leurs secrets, leurs pensées.

Le principal protagoniste de l’histoire est Carla, mère de trois enfants eus avec Vito, un homme connu quand elle avait seulement seize ans et qui est resté à ses côtés pour toute la vie.

L’histoire de ce couple pourrait être l’une des nombreuses affaires conjugales qu’on retrouve dans les faits-divers des journaux, comme le titre du roman veut peut-être le suggérer : c’est une histoire d’amour et c’est l’histoire d’un effondrement, où l’homme est entraîné dans un tourbillon de violence sauvage, de colère et de coups sur le corps de sa femme.

Carla, malgré tout, résiste et continue à aimer Vito, en se retrouvant dans cette situation paradoxale où l’amour et l’habitude portent tout, à condition que cela advienne sous le signe de ce lien désormais radical, total.

Cet amour-racine entre les deux protagonistes continue après leur divorce, dont nous sommes informés au début du roman ; voici donc une première différence par rapport au fait-divers : Carla est une femme qui n’a pas gardé le silence et a choisi de dénoncer son mari, obtenant finalement une séparation légale.

Mais comme dans toutes les histoires d’amour, les choses ne se sont pas terminées par un acte décidé en haut lieu et le rapport entre les deux personnages, bien que plus tranquille et équilibré, est toujours dominé par la tension et l’obsession : il ne permet pas de penser à autre chose. Carla ne parvient pas à se détacher de l’image d’elle-même en femme battue et réduite à une chair déchirée, corps protecteur de ses enfants, esprit-défenseur devant supporter le rôle de Mère.

Dans le roman, le tournant est la mort de Vito, dont l’état du corps ne laisse aucun doute sur la violence de l’acte meurtrier. À partir de là, pour aller de l’avant, on ne peut que revenir en arrière, comme la littérature d’investigation nous l’a appris, afin de tenter de démêler le vrai du faux.

Tous doivent parler, partager ce qu’ils savent, faire correspondre les morceaux connus avec ceux qui manquent : la nuit de la mort ; le passé ; la fête d’anniversaire de la fille cadette, quatre années d’innocence marquées par la mort du mauvais père ; la découverte de l’amante de Vito ; la relation entre les frères et sœurs aînés, Nicola et Rosa, vue du point de vue d’une fiancée qui ne comprend pas le sens de ces étreintes et de cet amour.

Qui a tué Vito et pourquoi ? Était-ce un acte prémédité ou un coup fatal insensé ? Le roman répond à cette question en amenant le lecteur au seuil de tout doute possible, en traversant avec habileté et délicatesse toutes les hypothèses, en parcourant l’esprit et le cœur de Carla, de ses enfants et des deux amants qui tournent autour d’elle et du corps de Vito sans lucidité, perdus parmi les signes confus de la réalité et les récits rapportés par les médias, par le tribunal, par eux-mêmes.

Le roman se déroule à Rome, mais tout d’un coup c’est Massafra, le pays d’origine de Vito, qui se superpose à la tragédie. Pour remonter à la vérité, il faut revenir en arrière, et le théâtre de la petite ville des Pouilles montre la fragilité des racines, qui remonte à Tante Mimma, la mère de Vito, femme en colère et partagée entre sa tendresse pour ses petits-enfants et sa haine envers le monde entier.

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Le fond de la relation entre Carla et Vito est noir : d’où est né ce lien et comment a-t-il grandi ? D’où vient le poison qui a entamé la spiritualité et la dévotion de cet amour si grand qu’il contenait la mort depuis son premier jour ? comment évalue-t-on les paroles dans une histoire si extrême et pourtant si petite ?

Antonella Lattanzi, qui en est à son troisième roman après Devozione et Prima che tu mi tradisca, fait défiler les phrases dans un enchaînement d’actions, en laissant entrevoir au le lecteur ce qui peut lui être montré, mais sans jamais l’endoctriner, sans célébrer la haine, l’amour ou la peur.

La tâche de l’auteur consiste à ne pas se soustraire aux signes intérieurs et extérieurs qui se manifestent chez ses personnages, même lorsqu’il s’agit de segments difficiles à contempler, en faisant émerger page après page une complexité qui conduit à un résultat différent du fait-divers annoncé, une anomalie plausible dans l’immensité des morts domestiques et des crimes passionnels.

Bibliographie en italien :
LATTANZI, Antonella, Una storia nera, Mondadori, 2017, 252 pages.

Bibliographie en français :
LATTANZI, Antonella, Une sombre affaire, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 2019, 336 pages.

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