Le grand royaume de l’émergence, d’Alessandro Raveggi

Dans ce recueil de nouvelles, on trouvera des adieux exténuants entre un père ogre et ses trois enfants déguisés, des instituteurs qui devront sauver leurs élèves d’un tremblement de terre, des fugues amères de pères avec leurs petits, des vies magiques et des métamorphoses d’exilés et d’étudiants italiens, un enfant en pleine guerre qui voit des fantômes dans ses hallucinations tellement il a faim.

Certaines de ces histoires se déroulent à l’étranger : dans un restaurant à Tribeca, sous la neige à Charlottenburg, dans une rue boueuse de l’Ouganda, dans une performance en Californie, dans les communautés italiennes à Mexico, dans un avion pour Londres en compagnie de la Parque. Ou bien à Florence : ville musée de la Renaissance mais aussi ville contemporaine, ville fétiche inébranlable, ville pour les élégies de science-fiction, ville de nocturnes emblématiques et de rencontres érotiques, mais aussi ville libérée en août 1944.

Un royaume de l’Émergence tragicomique, de vies en équilibre fragile entre le passé et le futur, entre l’histoire et ce qu’il adviendra de nous.

Alessandro Raveggi-La Bibliothèque italienne

EXTRAIT

Nos objets paternels

Le masque de loup blanc me va comme un gant, devant comme derrière. Il témoigne du fait maniaque que notre père a pris les mesures de ma tête. Par une ruse, pendant mon sommeil. Sans doute grâce à la gouvernante à la tête spongieuse qu’il m’envoyait à ses frais, tôt le matin, le samedi. Elle rangeait furieusement l’horrible débâcle des fragments dépareillés de ma chambre-atelier, incapable de distinguer un objet d’art de déchets revêches. Pendant cette opération, elle doit avoir pris les mesures de mon crâne, méticuleusement, pendant que je ronflais à cœur joie comme un petit enfant.

L’expression de la gueule de ce masque – loin d’être famélique, plutôt assoupie, un peu tristounette – n’est pas celle que j’aurais élue. Si j’avais eu le choix, ça va de soi. Ce doit être l’expression du loup blanc après qu’il a beaucoup couru, hurlé désespérément, à la recherche de nourriture, aspirant à la conquête d’une proie. Un loup blanc désorienté, l’équivalent du mouton noir mais, de façon significative, loup. Qui se serait résigné à l’idée qu’un maître jamais envisagé auparavant lui gratte le menton, aux abords de la steppe.

Si je respire à l’intérieur, je peux sentir le vernis utilisé pour l’émaillage. Étant donné aussi la coupe approximative des yeux, je comprends que le masque a été fait récemment, et hâtivement. L’idée pourrait avoir atteint mon père d’un coup, comme un avc – s’il n’était pas désagréable de penser ça, aujourd’hui. Il a été pêcher le premier artisan au hasard dans les Pages Jaunes et a passé commande du masque, des masques. Le loup, au plus vite !, s’est-il écrié, et la girafe, la girafe !

La tête de girafe de notre sœur Sara – qui, à la hauteur des oreilles, s’allonge en des pommettes éclatantes et anguleuses, et dont elle doit calibrer les mouvements quand l’espace devient trop étroit ou trop bondé –, cette tête marron se démarque de l’armada des gens venus rendre le dernier hommage à notre père. La girafe étale des dents grandes comme des médaillons au milieu d’une gueule présomptueuse et enfantine. Sous le menton d’artiodactyle, Sara porte un tricot très fin et moulant, et un jean à couper le souffle. Et pourtant on se rend compte que, couronnant ce costume de mime provocant, cette tête de girafe lui retire son éternelle malice, ses soutiens-gorge affriolants, ses nombrils voluptueusement maquillés, ses vernis pastel aux ongles de pieds toujours nus, son agressivité constante de prédatrice. Mais il faut quand même le dire : la transparence de ce tricot sauve le spectacle de ce corps de femme de quarante-quatre ans qui désormais, hélas, se relâche.

A l’heure qu’il est, ma fringante petite sœur ne peut s’empêcher de s’éterniser en d’oisives conversations de façade avec le flot de politiciens suivis de leur femme et de leurs fils cataleptiques. Je devrais rappeler à Sara que le corps de papa n’est pas une maison à vendre. À étaler devant des benêts venus de la ville pour en jauger la tuyauterie, les fourneaux, les espaces extérieurs, la cage d’escalier.

Va savoir si un loup blanc peut avoir peur d’une girafe gigantesque, et réciproquement. Va savoir comment un loup blanc de Sibérie pourrait mordre une girafe d’Afrique. L’attaquerait-il, enfoncerait-il ses dents dans la viande marron et filandreuse ?

Si Sara n’était pas Sara – ma sœur biologique, ma propre chair incomplète, rejetée par moi comme quelque chose de moi, sans que je l’aie jamais mâchée –, je l’attaquerais comme n’importe quelle proie, mais avec Sara, avec Sara… j’aurais à inventer une stratégie de toutes pièces.

Le loup, la girafe, et le colibri. Pour Riccardo, notre père ne pouvait pas trouver pire que de lui refiler une tête déplumée de colibri à apposer sur tout ce flasque qui le fait s’habiller comme un missionnaire du Mato Grosso, avec petites chaussures noires au cuir usé et déformé par le gros orteil. À l’heure qu’il est, il est là, avec son expression drôle et cinglée du colibri sud-américain, cette touffe explosée, comme un braillement qui retentirait horriblement dans l’air.

Lui ne semble pas l’avoir mal pris. Le masque, je veux dire : parce qu’il l’a assorti à une chemise à fleurs large et presque sans manches, un décor bien trouvé pour son oiseau-insecte, une cartographie qui permet à celui qui le toise de se concentrer davantage sur le paysage que sur la quantité de graisse cachée sous les branches imprimées du tissu bas de gamme. Une diversion au sordide.

Ce masque, ces masques, je veux dire, ce n’est pas si tragique que ça ; mais un peu tout de même, que de se retrouver tous les trois exposés comme ça, dans une chapelle ardente, après des années sans s’être croisés.

Voilà ce qui est tragique. Sara, Riccardo et moi : chacun de nous a affronté ces années. Des années arctiques, pendant lesquelles nous nous sommes bousculés en nous évitant comme la peste, chacun aux extrêmes, sur son île glacée, bien au-delà de l’indifférence d’une amitié fade, comme un bâtonnet de glace sucé d’un seul coup, qui reste froid et sans saveur, comme l’île elle-même. À présent, nous quittons l’île, nous plongeons dans cette mer de petits glaçons que sont les échanges de condoléances et les « démarches », appelons-les ainsi, d’adieu à notre père.

Il y a quelques jours, donc, nous nous retrouvons tous les trois, ainsi qu’une chaise trop vide, devant un notaire plus jeune et plus maladroit que prévu. Il ouvre le dossier et nous livre les instructions avec des gestes affectés. Nous sommes tous plus préoccupés les uns que les autres, chacun manifestant, mais pas trop, son intérêt accapareur pour la mémoire de notre père. Tous plus plongés les uns que les autres dans le désintérêt avide que nous dissimulons face aux phrases trop longues de ce testament qui ne cesse de tourner autour du pot. Un pot économique, ça va de soi. Moi, sur l’un des côtés, en train de déplacer et replacer la chaise vide à ma gauche. En train de m’étonner, avec les autres, des conditions particulières du testament. Pourquoi notre père n’en vient-il pas au fait, comme il a toujours su le faire ? Est-ce qu’il était obligé de choisir ce moment pour se mettre à jouer le charlatan ?

11/04/2003

Federico,

Heureusement j’ai réussi à accéder à la boîte mail de papa. J’espère juste que ton ordinateur ne s’embrouillera pas avec l’alphabet latin, qu’il ne se mettra pas à tout convertir en ces horribles idéogrammes.

J’imagine que tu as eu la nouvelle. Notre père n’est plus. Il s’est défait en une profusion de vomi dans sa chambre, la tête renversée entre l’oreiller et la tête de lit.

Je pourrais te décrire son geste tout cambré vers l’impossible, dépourvu de tout air implorant, presque impérieux… Pardonne-moi pour cette mauvaise habitude de me mettre à examiner la liberté par laquelle la forme déploie sa syntaxe au sein de la vie… même à l’instant de la mort, la mort de notre père. Pardonne-moi de te sortir maintenant cette théorie personnelle de la sculpture : je la mets entièrement dans cette lettre, dans cette encre, et je la répands sur le corps de notre père. Pardonne-moi, vraiment, pardonne-moi, punaise.

Le notaire a dû t’appeler, ce qui rend inutiles et arrogants tous ces préambules. Ou bien il n’a pas pu te joindre, ou du moins c’est ce qu’il nous dira en ton absence, alors qu’il a juste voulu s’éviter un appel international. Il nous a invités à nous retrouver ici à Navoli tous les quatre, au 37 viale Guidoni. Alors que notre père est mort dans la maison de Fiesole. Tu te souviens de la maison de Fiesole ? Celle avec les petits Bacchus et les angelots aux murs ? Celle avec le lavabo à l’extérieur et l’odeur de fumier, comme s’il y avait un cheval ? Je suis sûr que si, tu t’en souviens. Le spasme sculptural de notre père au milieu de ces angelots, et la non présence de nos têtes sur les murs, pas même en trompe-l’œil.

Oui, je veux dire, ça n’a pas beaucoup d’importance, mais nous, qu’est-ce qui nous est arrivé ? Quel a été le moment précis où on nous a effacés au papier verre de ces murs ? Nous trompions-nous, petits, en étant si proches, si unis, autour des jambes de papa, autour des articulations de son corps, comme les angelots en présence du dieu Pan ? Nous sommes-nous trompés en nous rebellant, au sortir de l’enfance, contre notre père ?

Lui, au fond, s’est révélé la seule colle capable de nous tenir ensemble. Et maintenant, frères uniquement pour l’état civil, nous sommes comme des billes projetées aux antipodes.

Je t’en prie, viens toi aussi rendre à la mémoire de notre père ce que tu lui dois, comme il le faut.

Je pense que ce serait juste pour tout le monde.

 Ton J.

Je remonte la pente lorsque Sara à la tête de girafe s’approche en vacillant. Nous nous sommes compris, même derrière nos masques, sans nous en étonner : j’ai bien lu la petite lettre qui contenait les instructions pour trouver le masque. Elle aussi, sans doute. Nous sommes à présent les trois élus de ce jeu. Elle me dit avoir déjà parlé avec Riccardo et précise que ce qu’on a à faire, d’après lui, il faut le faire comme ça, et c’est tout.

– Pour une fois au moins, faisons ce qu’il veut, lui dis-je.

– Comme s’il ne nous avait pas toujours entraînés, d’une façon ou d’une autre, vers ce qu’il voulait.

– C’est vrai aussi.

– Je n’en peux plus de ce masque. Je dois accueillir les gens, je dois faire un tas de choses d’ici à l’éternité, merde.

– Comment vont tes enfants, Sara ?

– Le premier est déjà grand et, figure-toi que…

– Tu es une maman à part entière, ma petite Sara.

– Mais qu’est-ce que tu dis, tu m’énerves. Qu’est-ce que ça veut dire à part entière ?

– Je veux dire : Le premier est déjà grand, il va à la fac et a une petite amie, les mêmes histoires. Balancé comme ça, le bordel dans ta tête, et mille choses à faire, comme une maman.

– Tu as l’impression que je suis une maman à part entière ? C’est vrai, je ne sais plus quoi faire avec mes hanches.

– On disait bien : depuis toute petite, Sara se fera remarquer. À force de collectionner des objets et d’autres affaires…, à force d’être méthodique en toute circonstance, elle atteindra un certain statut.

– C’est pas le moment de m’offenser, là. De dévier vers…

– Depuis toute petite, disons, tu as été collectionneuse, en plus d’être tyrannique. D’après toi, papa en souffrait ?

– Du fait que je sois un peu salope ?

– Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai dit qu’il y avait de la méthode dans tes collections, jamais rien qui ne soit à la bonne place, afin d’atteindre un statut, ne serait-ce qu’un statut sentimental.

– Tu l’as suggéré, le salope. Dans collectionneuse. Je connais tes sarcasmes.

– Conversation convenable numéro un close, n’est-ce pas ?

– Oui. Pour l’instant, si on en arrive là, elle est close. À bientôt, mon cher.

– Tu veux dire à tout à l’heure, Sara.

Cher Fede,

j’ai été triste de ne pas t’avoir vu à Novoli. Le notaire aussi a regretté ton absence, même si tu n’es pas mentionné dans le testament, ou mieux, dans les instructions de notre père.

Tu dois te demander pourquoi je t’écris au lieu de t’appeler.

Parce que, quelque part, c’est pénible et que, du coup, je donne plus de valeur à ce que j’écris. Non, n’interprète pas mal ce que je dis, je n’ai pas perdu l’adresse de mes mains. Je reste un bon sculpteur, même si les premières manifestations de l’âge apparaissent. C’est juste que je suis habitué à écrire sur un clavier. De petits messages électroniques insignifiants, des cris promotionnels pour mes expos. Et une lettre internationale, écrite à la main sur du papier puis envoyée, serait pour moi un compromis trop déséquilibré entre mes lubies d’artiste et mon portefeuille !

Pourquoi n’es-tu pas venu ?

Tu n’as pas réussi à trouver une correspondance qui t’aurait permis d’arriver à temps depuis Kyoto, en deux jours ? C’est donc si loin, si impossible, fatigant etc., d’arriver à une certaine heure à Novoli, au 37, viale Guidoni, depuis le Japon profond, pour honorer notre père ?

Tu vas penser que ce ne sont que des conneries. Que je ne prends pas en compte la matérialité de l’espace. Mais qu’est-ce que tu y mets, toi, dans cet espace ? Une certaine compensation émotionnelle ?

Peut-être que je me trompe : si ça se trouve, tu es là en train de souffrir comme un chien, dans un coin de ta maison en bois pleine de paravents, avec son petit ruisseau juste devant, qui lèche les pierres et le jonc, pendant que ta femme te propose du thé vert, avec une révérence, dans son kimono de chambre qui sent la pousse de soja. Et toi, tu refuses, parce que tu souffres, ton bonnet humide encore serré sur ta tête, le dos perlé de chlore, la tablette sur laquelle tu lis mon mail posée à même ton maillot de bain.

Devons-nous souffrir ? Ou devrions-nous nous sentir délivrés ? De la maladie de notre père, je veux dire. Et je ne me réfère pas à celle des deux dernières années. Vu son âge, elle a été comme de la cannelle sur un gâteau déjà pourri. Elle a rendu appétissant le corps de notre père. Pornographique. Tout le monde voulait regarder dans le détail, commenter dans le détail, se masturber dans le détail. On dirait que Sara prend beaucoup de plaisir à ça dernièrement.

Je te dirai même plus : toute cette attention a fait que le corps de papa s’est accroché à la réalité… C’est le médecin légiste qui me l’a expliqué, voilà. Je n’ai pas compris grand-chose : des questions d’acoustique et de cordes vocales, de mouvements musculaires post-mortem.

Ça fait des jours que je n’ai pas vu le corps de notre père.

On m’a dit qu’il dérange même les chiens à présent, à distance de plusieurs kilomètres.

Toujours ton J.

Je commence à remonter la pente. Sara la girafe s’éloigne de nous afin de contenir et de guider ceux qui semblent faire la queue pour acheter chacun un petit morceau du corps mort de notre père. Sous son masque, elle est sûrement contrite, plus à cause du déguisement qu’autre chose d’ailleurs, en réalité, elle se débrouille pour cligner de l’œil au premier homme révéré qui passe. Mais celui-ci reste d’abord pantois, et ne peut pas sourire : c’est une veillée funèbre, nous sommes au bord du déchirement, la veille de la procession, deux jours avant la mise en terre. Ils sont glacés, tous, n’en reviennent pas, certains réajustent leur ceinture. Les enfants se cramponnent aux jambes de leur mère, d’autres font des blagues, ils veulent toucher les pommettes saillantes et ligneuses de la girafe, tandis qu’elle doit expliquer que si nous sommes dans cette situation, d’une certaine façon, c’était la volonté de notre père. Ce qui est amusant, c’est qu’à l’inverse, en nous voyant, Riccardo et moi, leurs réactions se font moins épatées, plus sobres, presque circonspectes. Ils ont horreur de nous, ils nous évitent. Ils ont sans doute toujours ressenti cette horreur, c’est-à-dire : ils savent bien qui nous sommes mais, privés la figure-filtre protectrice de notre père, ils nous voient comme des possédés. Le loup blanc, le colibri bleu, les deux bizarres fainéants de la famille Pironti, prêts à exploser comme des mines antipersonnel oubliées dans la forêt toscane. Vade retro.

Le loup blanc, au milieu de la steppe, fatigué, la langue tirée, va vers un Riccardo au panache bizarre. J’ai les mains encore livides et endolories par la réalisation de ma dernière œuvre. Une œuvre que je suis en train d’arranger pour la Mairie de Fiesole, conçue exprès pour la piazza Mino, à côté de l’arrêt de bus. Là où tous les bus orange prennent le virage et où les touristes entassés à l’intérieur se retrouvent face à une place qu’on dirait de guingois. Les touristes, après le virage et la délivrance bancale, tombent nez à nez avec ce pieu long et bien poli qui s’appelle… Zénital. Un travail de peu – qui a demandé plus de peine à hisser avec une grue qu’à concevoir –, enrubanné cependant d’un commentaire, de concepts très élégants, ronds, écrits par un ami philosophe – il vend des boulettes suédoises chez Ikea, le philosophe, et depuis deux ans suit une thérapie gestaltiste où les gens se frappent à coup d’oreiller afin de survivre.

J’ai gagné l’appel à projet de la Mairie, sans doute aussi grâce à l’estime gagnée par mon père auprès du conseil communal au moyen de, disons… ses bonnes œuvres. J’ai toujours refusé l’aide de mon père, mais celle-ci s’est abattue sur moi en même temps que mon nom de famille, produisant sans doute un effet contraire : Jay Pironti, le fils Pironti. Le réseau d’influence de mon père a toujours été largement plus puissant que ma capacité à m’en défaire, à me rendre libre, à me pavaner en tant que talent à part.

D’ailleurs, on le sait, le pouvoir a toujours été plus fort que la forme, et mon père a toujours été le jongleur le plus habile du pouvoir, pouvant se passer de la forme. Il l’a bien démontré quand, d’un coup de génie, il y a bientôt trente ans, il a réussi à nous soustraire à la garde de notre mère tout en sortant indemne de sa séparation avec elle. À nous faire élever par une nounou pantagruélique et polonaise détestée par l’ensemble de la vallée florentine, son instrumentum regni. En partant de peu, mon père arrivait à tout faire, même des choses terribles ; quand j’y pense, il a toujours été un abstrait radical. Mes œuvres, au contraire, ont la valeur baroque d’une berceuse pour postmodernistes de Fiesole : elles sont la forme froide d’une nostalgie des choses parfaites. Avec beaucoup d’effort, elles n’arrivent à rien faire du tout. C’est pourquoi mon Zénital, si minimal, marque un tournant, est une pierre tombale, un tombeau.

Je m’approche de Riccardo en faisant craquer mes doigts et en les glissant dans mes poches, déformant le costume à chevrons dégoté à la volée. A l’arrière de la tête, là où le masque laisse voir mes cheveux, l’élastique me serre, et le gel a contribué à former une double nuque qu’on dirait de pâte sablée très dure. A travers son masque de colibri, je peux voir les yeux de Riccardo, toujours enflés par l’allergie, toujours irrités par la poussière de la papeterie surannée de Rogoredo, où l’usure jaunit le papier, tout comme la nicotine lui jaunit les doigts. Ses yeux fixés sur le cendrier lorsque, le lundi matin, avant l’heure d’entrée à l’école, les mamans toujours somnolentes, la bouche empâtée, bégayent des commandes de cahiers à grands carreaux et de crayons 2B. Ces 2B baveux que Riccardo, avant de déclarer forfait, utilisait pour ses esquisses féminines, aux traits érotiques, involontairement baconiens, à cause du peu d’adresse que le 2B lui imposait pour les nuances. Cela remonte à quand nous étions deux, dans la villa de Fiesole, avec les chevaux à bascule fondus dans nos cervelles, en train de piaffer dans notre course insensée vers l’art.

Moi, les mains séchées par la glaise, les ongles affreusement noirs, Riccardo, dont le corps trapu était rendu plus triste encore par la poussière 2B qui couvrait de clair-obscur ses petits doigts et les coupures de ses mains. Et notre père nous regardait appuyé contre la balustrade de la terrasse, qui nous laissait déliés, qui nous laissait nous faire des illusions comme aucun autre père n’aurait fait, avec la certitude de ses lèvres amusées, parallèles au fronton de la villa.

Je peux voir tes yeux sous ton masque de colibri, dis-je à Riccardo, comme si je m’en inquiétais.

Je lui demande si c’est à cause de l’allergie qu’ils sont tout rouges.

Il me dit en reniflant que non. Il me dit qu’il n’est pas du tout un colibri, mais, attention, un masque de Quetzal Resplendissant, un oiseau d’Amérique Centrale. Je pense à ce mélange d’ascèse et de sacerdoce qui en a fait un papetier de la province de Milan, à l’enseigne décolorée du magasin, aux vêtements de missionnaire ayant pour but d’occulter sa graisse, à l’Amérique Centrale, au Mato Grosso : tout y est. Comme si les masques étaient porteurs d’un sens caché. Qu’on ne peut découvrir que si l’on se regarde de l’extérieur, que si l’on se montre à ses frères et sœurs. Cette manière de se laisser voir est désormais inconcevable, les trois frères étant dispersés dans l’Arctique des relations. Et puis un autre, le cadet, un fils unique à l’envers – eu avec une autre femme à peine connue et tout de suite rejetée on ne sait où –, qui joue le poisson vert dans le chlore des piscines de Tokyo (un mariage solide, un enfant zen, les slips humides, la pousse de soja).

J’effleure la nuque de Riccardo, instinctivement, pour voir si le masque ne la recouvre pas. Il écarte ma main.

– Hé, Riccardo, tranquille. Je voulais voir si…

– En tout cas, c’est de l’allergie. Tout comme Fede : l’allergie immense aux particules de la réalité que lui a réussi à brûler dans le chlore de ses piscines merdeuses, pisseuses…

– Ça couvre ta tête en entier ? Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? Je veux dire, tu as une belle fausse chevelure et tout le reste, alors que moi…

– Ne pense pas qu’il n’y a que moi que notre père ait voulu couvrir de ridicule.

– Ce n’est pas ce que je pense. Au contraire, ton masque est bien défini. Du point de vue esthétique, c’est le plus beau. Un raffinement de passion et de détails.

– Qu’est-ce que tu en as à battre de ces masques. Nous sommes ridicules et c’est tout !, aboie-t-il contre moi avec son accent florentin, que l’influence du milanais a rendu quelque peu vulgaire en le faisant désagréablement traîner sur les dernières lettres.

Pour le provoquer, je touche sa chevelure postiche, électrique, je me colle presque à ces fils synthétiques qui picotent mes mains. Jusqu’à ce que la girafe Sara m’écarte. Elle nous tend des boules Quiès.

– C’est Fede qui nous les offre en l’honneur de son absence ? Des bouchons d’oreille pour les cent mètres papillon ?, ricane Riccardo.

– C’est à cause de papa.

Je remarque que les gens quittent la chapelle peu après y être rentrés, les oreilles presque fondues entre leurs mains. Nous trois, le loup blanc, le Quetzal Resplendissant et la girafe, mettons les boules Quiès et avançons vers l’édifice lacté de la Chapelle, en adressant aux gens des signes contrits, comme des rockstars droguées par les projecteurs, dans le couloir menant à la scène, un soir où elles n’auraient pas envie de jouer, rendues apathiques par la performance réitérée. Ce sont nos cent mètres papillon à nous. L’échine bien tendue et noueuse, nous sommes tellement décidés que l’air et l’eau de nos brasses forment un même souffle écumeux et léger, un gribouillis virtuose. Notre frère serait ravi.

– Au secours. Au secours. Vous m’aidez ?, s’embrouille Riccardo, s’arrêtant en plein milieu d’une brasse.

– Je n’arrive pas à mettre ça dans mes oreilles. Au secours.

L’espace d’un instant, Sara est presque tentée de dévoiler ce qui est caché, de montrer le visage pleurnichant et allergique de notre frère Riccardo, rougi par la chaleur toute en morve, transpiration et papeterie, derrière ce masque d’oiseau exotique. Mais Sara finit par glisser ses doigts sous le masque, forçant gentiment, insérant les bouchons, comme si elle rajustait avec amour les touffes de cheveux d’une bonne sœur sous son voile. Nous sommes prêts à entrer dans la chapelle, les gens continuent à sortir en se tenant les oreilles. Peu d’entre eux tolèrent le sifflement, un spasme fleurit sur leur visage. Dehors, un terrier aboie, il voudrait s’échapper, il tire son maître vers le parking. Plus nous approchons, plus le bruit s’atténue. Nous nous frayons un chemin entre les gens, politiciens et politicards, officiers municipaux et gardiens d’écoles primaires, désespérés par ce sifflement visiblement de plus en plus intense. Nous pouvons deviner la modulation du son aux grimaces des gens, des paysans et des jardiniers municipaux habillés comme des sacs poubelle, des agents de la circulation reconnaissables à leurs bottes blanches et leurs queues-de-cheval de parade. Ils se dispersent tous comme des fourmis noires, au désespoir de n’avoir pas pu revenir avec leur miette de père mort entre les mandibules. Tandis que nous, plus nous avançons, plus nous percevons l’odeur unique du chloroforme, nette comme une lame tranchante au-dessus de nos narines. A quoi s’ajoute la stable perfection de ce corps-diapason.

Impassible, le corps de notre père émet son cri par un petit rictus de la bouche devenue instrument. Transformant lui-même en instrument anonyme tout le reste : la peau, les rides, le thorax. Notre père sonne bel et bien.

Personne n’a préparé le cadavre, je pense.

Personne ne l’a touché.

Ils auraient arrêté cela.

Ils n’ont pas eu le courage de le toucher, de l’arrêter.

Entre Sara et Riccardo, je m’accroche instinctivement au bras de chacun, la girafe distendue et le Quetzal allergique et revêche, la sœur qui ordonne tout et s’empare de tout, le frère qui s’auto-flagelle entre les présentoirs en plexiglas pour stylos bille, les chiffres en décalcomanies et les fameuses mines 2B. Je fais ça pour donner de l’emphase à notre marche vers la source du son, cette source dans laquelle, nous, les trois animaux, sans doute depuis toujours, sommes immergés, noyés. Ce son se projette comme l’onde de radar de notre père, comme une appréhension, une protection, une conquête. Pour la première fois, nous voyons l’effet de l’onde sonore de notre père sur son environnement.

Enlacés, nous nous tournons ensuite vers les gens, avec ce soulagement momentané que j’infuse aux deux autres, comme un peignoir chaud et aromatisé posé sur les épaules, auquel les nerfs se livrent volontiers.

17/04/2003

Federico, une précision : le notaire nous a remis trois lettres, trois. Il ne nous a rien remis pour toi. Aucun message. Sorry. Dans ma lettre, il y avait seulement une clé, un numéro de boîte postale. Dans la boîte postale j’ai trouvé un masque de loup blanc. Je suppose que Sara et Riccardo ont procédé de même, d’où les deux autres masques : la girafe et le colibri/Quetzal Resplendissant. Il y avait aussi une feuille avec l’identifiant et le mot de passe de la boîte mail de notre père, que j’utilise pour t’écrire.

Ce matin, la veillée, demain, l’enterrement. Je te tiendrai au courant de nos déplacements, ou plutôt des déplacements du corps, vu que c’est lui qui nous fait nous déplacer. Nous avons préféré ne pas l’exposer à la maison, parce que son corps a déjà reçu trop de visites de son vivant, surtout de la part de politiciens impressionnés de la détérioration causée par sa maladie.

Tu vois la façade de la Mairie de Fiesole ? Dans les réactions des gens qui venaient rendre visite à notre père, on pouvait voir les réactions à l’écroulement de la façade de la Mairie, l’enduis qui se fissure et tombe par morceaux. C’est un véritable tremblement de terre qui secoue notre ville ; beaucoup de citoyens l’ignorent, mais la politique a perdu un de ses piliers. C’est peut-être pour ça qu’ils me laissent mettre le mien, de pilier, au milieu de la place, comme un tuteur, pour soutenir cette condition en porte-à-faux.

Je travaille à une nouvelle œuvre, et la Mairie, après un appel à concours plus ou moins arrangé, m’autorise à l’ériger piazza Mino. Mais je suis sans doute en train d’implanter la racine du souvenir de notre père, le monument funéraire, la dent pointue contre laquelle langue de la communauté de Fiesole, souffrante, se blessera toujours avant de parler.

Ma nouvelle œuvre s’appelle Zénital : ça sonne comme Génital en dialecte bolognais, c’est Sara qui le dit, mais ça n’a rien à voir. Elle n’a rien de génital, de phallique, rien de ces éclats obscènes, si fréquents dans la sculpture des jeunes et dans ma production postmoderne.

Zénital parle de comment le temps change les choses, et de comment les choses, en changeant, coulent mieux dans le cours préétabli tracé par ceux qui nous précèdent. Même si tu te démènes, même si tu brailles. « Il nous parle de la sécurité, de la chaleur de la gaine du temps », mon Zénital (c’est ce qu’écrit l’auteur de la brochure, mon ami philosophe surqualifié, Filippo Fantacci, 20 sur 20 et félicitations du jury en 1999, 850 euros par mois, si tout va bien, en 2003).

 Je t’embrasse, frérot, allez, réponds-moi,

embrasse mon neveu japonais aux tongs en tissu

J.

p.s. Tu t’es débarrassé de ton allergie ? Chez Riccardo elle revient de façon répugnante.

Nous voilà : le loup blanc essoufflé, la girafe collectionneuse agitée et le Quetzal Resplendissant de Rogoredo, en train de haleter sur les sièges arrière du vieux Rover de famille encore impeccable, dont le cuir couine au moindre mouvement de notre arrière-train. Le Rover bleu qui précède, dans son char funèbre BMW, notre père-accordéon et sa plate lamentation qui tressaute, se module selon les nids-de-poule.

Je me souviens encore de la dérouillée de coups que nous administra la gouvernante après que Riccardo eut gravé au couteau ses initiales, prénom et nom de famille, R. P., sur le cuir marron du Rover. Je les sens à présent sous mes doigts, ces initiales, R. et P., comme tachées par le sang et la morve de Riccardo, comme un R. I. P. qui se signerait tout seul du fait de la couture séparant le R et le P. C’est incroyable qu’une voiture puisse survivre à tant d’années, à presque quarante ans, entre cirages, changements de carrosserie et de moteur, dérouillées de coups polonais etc.. Et pourtant, les lettres gravées par mon frère sont toujours là, imprimées par les coups mécaniques de la gouvernante envoyée par mon père : R. I. P.

C’est peut-être à cause d’elles que Riccardo et sa tête exotique se démènent maintenant, plus que Sara et moi. Nous sommes tous entassés ici, comme si on avait grandi d’un coup, comme si on avait explosé pendant les petites randonnées du dimanche à la montagne, quand on montait jusqu’à l’Abetone. Nous trois à l’arrière, à l’avant, Papa et la gouvernante qui tenait Fede sur ses genoux. Nous mangions de la glace industrielle dans un chalet de basse altitude qui puait le sous-bois synthétique, et notre père nous contemplait comme si nous étions quatre plantes et que lui était le jardinier devant trouver une astuce pour éviter qu’elles pourrissent, au point, si nécessaire, de casser quelques branches pour qu’elles se redressent.

La caravane avance, les trois animaux enflés jouent des coudes à l’intérieur du Rover que tout le monde regarde passer et dans lequel tout le monde se regarde comme dans une glace, comme si c’était les Kennedy qui défilaient, et que chacun voyait ses espoirs de changement se briser contre ces vitres teintées, ses larmes résignées glisser sur cette surface nacrée.

La fonction irréelle de notre famille, pour les habitants de Fiesole, a bien été celle-là : nous étions leurs Kennedy à eux, sur lesquels rire ou pleurer, parier et perdre. Le simple charisme du chef de famille pouvait sortir la Mairie de la crise d’un budget déficitaire. Malgré ces trois enfants… Nous, les trois enfants, nos masques sur la tête. L’une s’est fait connaître, dans sa jeunesse, par ses frasques méthodiques, au point d’hériter de plusieurs épithètes. Les deux autres, artistes immatures, ou au talent précoce, désespérés, un peu arrogants : un peintre manqué qui vend des boîtes d’aquarelles et des crayons pour les enfants de l’école de Rogoredo ; un sculpteur, vieux beau, qui ne peut plus compter sur les subventions des Politiques de la jeunesse et qui, du coup, se débat, comme un satellite sortant de son orbite, dans les Biennales à la noix les plus futiles d’Italie. Il ne sait pas faire son lit, et il est obligé de le laisser faire à une gouvernante payée par son père désormais mort. Une gouvernante qui, un matin, a pris méticuleusement les mesures de son crâne, d’une tempe à l’autre. Heureusement – les gens doivent penser ça –, heureusement que l’autre, le quatrième fils, le jeune, le sportif, le nageur, s’est éclipsé dans les bassins olympiques japonais. Le seul message qu’il adresse à la cruauté de sa famille consiste à ouvrir et fermer la bouche sans faire de bruit.

Je vois la girafe Sara : après avoir rajusté son masque, elle touche sa cuisse de façon insistante. Je vois que sa poche droite est gonflée.

– Qu’est-ce que tu as pris ?

– Du maquillage.

– Pour quoi faire ? Pour refaire tes tâches marron ?

– C’est du maquillage.

– J’ai trouvé des papiers dans la boîte postale.

– Quelle boîte postale ?

– Celle où nous avons trouvé les masques.

– Moi, j’ai trouvé ma boîte dans un gros nid d’oiseaux dans le parc de la Villa Vogel. Mon masque était dedans. Tu te rappelles de la Villa Vogel ?

– Oui, je me rappelle que tu voulais casser la tête de Fede avec de la barbe à papa. Que tu l’as caché, qu’on ne le trouvait plus et qu’on a dû appeler les carabiniers. Ce qui avait fait court-circuiter la robot polonaise. Et qu’après…

– Tu as des nouvelles du petit crapaud ?

– Je lui ai écrit deux ou trois mails.

– On dit qu’ils s’écrivaient par mail, lui et notre père.

– Attends : papa écrivait des mails à… ?

– Ou alors il les dictait à sa secrétaire. Mais ça me paraît trop facile. Gérer notre père à distance, avec des petits mots numériques, quelle connerie, non ?

– Il doit lui avoir envoyé un masque.

– Je ne crois pas, non.

– Tu as trouvé juste un masque ?

– Ben, oui. Quoi d’autre sinon ?

Nous nous retournons, Riccardo regarde à l’extérieur, désespéré, nous le comprenons à l’inclinaison de son masque : le bec appuyé contre la fenêtre, il bat sa tête contre la vitre qui est comme rayée par les larmes du public, pluie d’avril salée et douloureuse. Riccardo appuie sur le bouton du lève-vitre électrique ; il doit commencer à regarder mal tout le monde avec ses yeux allergiques, parce que la foule se raidit comme une palissade. Les bouches s’ouvrent dans des déchirures à mi-chemin entre la surprise et le dégoût. Ensuite, il commence à cracher vers eux, il peut : son masque ouvert sous le nez le lui permet. Il commence à se pencher, à hurler en psalmodiant, il enflamme tout le papier de la papeterie de Rogoredo, c’est l’holocauste. Il dit, entre un crachat et l’autre :

Je suis l’oiseau le plus fou !

Regardez mes couleurs !

Je me camoufle parfaitement !

Alors que je suis givré !

– Il a explosé, dis-je à Sara, mais tu vas le laisser faire.

Et je me rends compte que je suis en train de lui serrer la main.

Je la broie, littéralement.

J’ai peur. J’ai peur de mon frère, le papetier milanais. J’ai tout au moins peur de ce masque déplumé et de tout le reste, son chant croassant, ses charges de crachat, la réaction des gens : ça ne les amuse pas, ça ne les alarme pas, ça les terrifie comme une avalanche produite par un rire au fond de la vallée. Il a explosé, c’est ce que je me répète. Il a eu besoin d’un masque pour se faire entendre, et nous faire entendre sa peur. Il a brisé la glace arctique. Maintenant, il est à côté de nous, il s’accroche voracement à un crayon 2B qu’il serre entre ses dents, le masque à peine écarté. Notre frère, comme il ne l’a jamais été.

Fiesole 18/04/2003

Cher, aujourd’hui c’est le jour des funérailles et de l’enterrement et tu ne viendras sans doute pas. C’est pour ça que je t’écris à la main, en me donnant plus de peine.

Tu liras ma lettre calmement, dans un mois au moins.

Je te raconte ce qui va se passer : avant tout, par volonté du Maire, nous défilerons dans les rues de la ville derrière le char funéraire. Une grande procession sacrée.

Je ne sais pas ce que notre père représente pour tous ces gens, mais il était sans doute sacré, intouchable.

Tu sais d’où je t’écris ? De notre chambre.

La chambre adjacente à celle de notre père, avec ses angelots et ses petits Bacchus. Tu te souviens ? Les fresques des vignes en trompe-l’œil défonçaient le mur, ouvrant sur un monde que, malgré cette transparence inquiète, dans notre enfance nous concevions encore comme stable, droit : le monde dehors tout comme celui de la maison.

Cette nuit, j’ai dormi dans ton lit, avec mon masque. Tu avais raison, et je ne t’ai pas cru : ton lit fait pitié. Le masque de loup blanc, par contre, est bien fait, on dort fort bien avec. Je m’y habitue.

Cette nuit, j’ai rêvé de toi, tu venais me réveiller. Tu passais par les vignes des fresques, comme un satyre foudroyant. Tu venais, me tirais de ton lit. Tu avais un masque, japonais, qui n’avait pas de forme animale mais présentait un éventail d’expressions : dégoût, plaisir, doute. Ta tête, ton expression, se déformaient. Et tu parlais de cette seule façon : une moue boudeuse, un sourire, une demi-bouche défaite, comme si tu me parlais de l’intérieur. Par cette variété, tu voulais m’avertir de quelque chose. Du fait que le masque de loup fatigué et déconfit était en train de coller à ma peau et qu’il ne s’en détacherait plus. Je te chassais, d’un petit coup douloureux entre le menton et la gorge, comme j’ai souvent fait. Et tu fuyais, jusqu’à la fresque du couloir et disparaissais entre les tonalités vertes de la peinture, comme un pinceau qui se rince.

Une fois réveillé, en te cherchant entre les murs du couloir, j’ai découvert quelque chose de surprenant. Une pièce ouverte, que nous n’avions jamais vue, jamais remarquée, dans le couloir de droite, le plus froid, auquel on accède par une porte secrète, dont on ne remarque qu’une minuscule serrure camouflée dans une grappe de raisin de la fresque.

Une pièce jamais remarquée parce que toujours fermée. Elle était désormais ouverte. Alors je suis entré. Une commode avec un miroir. Du maquillage dans la commode, des vêtements sur le lit, des vernis à ongle éparpillés. Une note : « Chère maman, ne t’inquiète pas, tu reviendras d’une façon ou d’une autre, il faut juste que je m’organise ». Écrite au rouge à lèvre au bord du miroir. Probablement Sara, oui, Sara. Comment est-il possible que notre père ne s’en soit jamais aperçu ? Ne se soit jamais énervé. Quand j’y pense… Il lui a même acheté une maison pour qu’elle puisse se fabriquer ces deux enfants ennuyeux qu’elle a, et maintenant, elle voudrait que le testament lui donne plus ! Elle va jusqu’à mettre un masque de girafe pour qu’on lui donne plus.

À bientôt, je n’ai rien à ajouter : j’ai mal aux mains à force d’écrire, et je suis plutôt content de dormir ici, seul. Cette nuit, je fermerai les volets et boucherai mon nez contre l’odeur de merde. D’après toi, qui, peut encore chier dans les écuries alors que ça fait cinquante ans que les chevaux ne sont plus là ?

Ton J.

La procession rituelle est lente, nous sommes parés de cravates mal mises, de points d’exclamation d’étoffe noire qui pendouillent de notre cou. Pas une seule respiration, ou alors une respiration unique, une corolle pneumatique entre les gens qui foulent pour la première fois le jardin de notre villa à petits pas respectueux, comme s’il s’agissait de la poitrine haletante de notre père. Cette couche de gazon bien tondu ne montre aucune incurie, malgré les coups du temps et l’abandon soudain de notre père, notre gardien, et à présent notre arbitre dans ce jeu animal.

Les choses ne s’écroulent pas après sa mort, elles attendent comme pétries dans une matière souffrante.

Le son presque védique du père persiste, un ohm patient, escortant l’avancée de nos pieds sur sa poitrine théorique.

Un bruit qui n’est plus éclatant et grotesque comme lors de la veillée, ni dysharmonique à cause des nids-de-poule comme lors du défilé, mais tout aussi impérieux, quêteur. Il traverse les parois rigides et gravées du cercueil sans pour autant en être caverneux.

Le cercueil avance, un peu bancal : nous peinons, il nous manque la puissance de nageur de Federico. L’absence est là.

Le maire, l’assesseur à la culture, le curé en civil, le géomètre de la Mairie, et moi-même portons le cercueil. Nos doigts deviennent blancs à cause des poignées en laiton peu fonctionnelles. Je travaille deux fois plus que les autres. J’avais déjà mal aux doigts avant de me charger du cadavre, quand je serrais les épaules de mes frère et sœur lors de la procession, quand j’effleurais l’entaille psychique R. P. (ou R. I. P.) sur les sièges du Rover, quand je broyais la main de Sara pendant que le Quetzal Resplendissant administrait, d’une rafale meurtrière, sa salive gorgée de raison.

La girafe et le Quetzal Resplendissant regardent de loin le loup blanc tristounet et les autres fonctionnaires – dont le visage est rendu volcanique par l’effort et comme désolidarisé de la réalité – qui s’approchent du gouffre rectangulaire ouvert au milieu du jardin de notre maison, près de la loggia et des écuries à la merde fantasmatique. La loggia, un peu délavée à présent, est devenue le dépôt de petites meules de feuilles pourries. C’est là où, à une époque, chaque nuit, Sara faisait vaillamment virevolter sa langue dans la bouche des étrangers transis de froid par l’air pétillant de l’hiver, c’est là que Riccardo ébauchait ses esquisses de femmes altières, fières, aux nez crochus, aux profils macédoniens.

Là, il est en train de faire sa tête de Quetzal Resplendissant, inclinée sur un petit bloc de papier qu’il a sorti de sa poche, avec sa touffe de cheveux synthétiques qui saille. Riccardo et Sara portent les mêmes habits depuis des jours, le mauvais goût à fleurs et le noir de mime bien serré sur les flancs. Ils doivent puer le rance, ils doivent être raides comme une croûte.

Eux sont perdus dans un temps étrange. Moi, j’agis dans un espace limité, mais j’ai plus de volonté : je suis le loup qui court dans la steppe.

Le soleil est taché de nuages, le gazon vert s’assombrit de gris, il devient cendre, et des touffes disparaissent dans le gouffre encore frais. La terre est retournée sur les côtés, pleine de pierres, vers et racines, et la poulie est là, qui va nous aider à plonger mon père au milieu des veinures et des sections de tubercules qu’on aperçoit. Quand le cercueil commence à descendre, des mouchoirs en tissu montent vers les visages de l’assistance, principalement composée de la nomenklatura de Fiesole – attachés d’attachés, délégués aux cils pelés et en berne propres aux délégués –, visages couverts par ces mouchoirs blancs, à carreaux, rouges, en damier, écossais. Des gueules qui auraient pu signer l’approbation de mon projet de sculpture, le déjà historique Zénital.

Sara se détache de la galerie, pendant une seconde, elle se met entre nous et la couronne de la foule haletante, elle arrange son pull de mime au niveau de sa poitrine et, martiale, elle fait un tour étrange parmi l’assistance. Elle arrache de la main de chacun les mouchoirs multicolores, elle les collectionne, les ramasse et les noue entre ses paumes, certains doivent être encore humides, affreusement détrempés. Elle fait ainsi sa scène, se plie en deux, se brise en pleurant, comme si, de ces mouchoirs, elle avait récolté toutes les larmes tombées du monde.

Qu’est-ce que je regarde ? je me demande. À quoi j’assiste ?

Alors que le sifflement, le son d’attente émis par notre père s’accroche aux parois de la fosse, Sara, au bord du gouffre, tombant presque sur le cercueil qui descend, fait son show hystérique. Les sanglots ridicules de Sara – qui se plie en deux pour se redresser ensuite en allongeant son cou – se sont mêlés à l’onde sonore de notre père ; ensemble, ils ont créé un rythme nouveau, pendant que dans leur manteau, les habitants de Fiesole serrent leur col contre le dernier froid du printemps et secouent la terre de leurs chaussures, se détournent par pudeur.

Sara se brise en deux, puis elle se redresse, elle se lance en bas, en haut, au point que je dois la calmer. Elle se refuse, elle râle en rampant pour ne pas se faire attraper. Elle s’époussette toute entière, toujours dangereusement au bord. Sara, arrête, là c’est trop. Sara, tu exagères, arrête. Arrête. Comme si la scène de Riccardo n’était pas assez, hein ? Sara, qu’est-ce que c’est que ça ? Sara, tu n’es tout de même pas en train d’imiter le cri maladroit d’une girafe ?

Un cri balbutiant et grognant. Ensuite, elle interrompt ce chant de baryton et elle se relève, elle fait une révérence déférente, elle met ses mains derrière le dos, les croisant peut-être par honte, elle regarde autour d’elle, attendant quelque chose qui n’arrive pas, une incursion salvatrice (ou des applaudissements ?).

Elle reste pétrifiée, perdue, depuis son masque de girafe, elle parcourt d’un regard coupant la clairière aride. Elle crée une fente au milieu de l’onde sonore en granit de notre père. Je l’attrape, je l’emmène à nouveau dans l’ombre de la loggia, elle s’abandonne, désintégrant une meule de feuilles avec ses fesses. Je la rattrape, je l’assieds sur la chaise où elle s’asseyait sur les genoux de ses soupirants. Elle retire sa gueule de girafe, la plie, la pose sur son ventre. Peut-être qu’elle enclenche un souvenir restaurateur.

– Elle croyait que ça serait simple d’accomplir la farce, babille Riccardo toujours en mordillant son crayon 2B comme si c’était de la réglisse.

– Dans cette farce, dis-je, pas de récompense, seulement des instructions.

Ma sœur est piégée en elle-même. Pour ce qui est de moi, mon cœur bat et se disperse dans la steppe, d’une coordonnée à l’autre, du centre à la périphérie, parce que le loup blanc fatigué n’a pas reçu d’instructions aussi précises que la girafe et le Quetzal. Il chancelle puis part comme une flèche, il se fatigue sans doute pour rien, il brûle du temps et de l’espace. Mais le loup blanc est porteur de la valeur de son précieux pelage, et il est bien visible dans la steppe, avant que ne tombe le brouillard. Il a donc visiblement accepté de ramener ses affaires à son maître, il a permis qu’elles lui reviennent.

Par le pouvoir de la forme, le pouvoir dans la forme.

Ce qui fait la valeur du loup blanc tristounet, c’est qu’il est cette foudre blanche qui file d’un côté à l’autre et porte les messages de son maître, la langue tirée, la soif brûlante. Cette valeur est dans ses traces, dans ses ongles noircis, dans ses pattes pleines de cals et d’excoriations.

Le maire et le curé – qui entre-temps a enlevé son pardessus civil en dévoilant une tunique peu orthodoxe – ordonnent aux autres de descendre définitivement le cercueil dans le gouffre, comme lors d’une exécution capitale, pendant que la terre crépite et s’éboule en chuchotant le long des parois. Le vent monte, semble monter de ce trou, et l’assistance s’incline, penche sur un côté afin de le contrecarrer. Ils sont tous à présent presque parallèles au cercueil qui descend. Le jardin entier se tord en une pente.

– Ça te plaît, hein ?

Les mains de Riccardo sont irréelles, abîmées par la 2B qu’il utilise, et sur laquelle on voit la trace des dents. Le bloc-notes est raffiné, il a une couverture, peut-être d’un métal précieux, en bas-relief.

– Ça a dû te coûter une fortune, lui dis-je, comme si je m’adressais à un enfant.

Entre-temps le maire se tourne vers moi, il n’a pas le courage de donner l’ordre de combler le trou. La mort n’a pas détruit la communion… de charité unissant l’Église pèlerine sur terre… aux frères et sœurs qui ont abandonné ce monde… récite le curé, mais il s’arrête sans cesse, contrit dans la prière, parce que le cri de notre père reprend et grandit de façon blasphématoire.

– Ce n’est pas moi qui l’ai payé. Cadeau de papa. Et tu sais ce que j’y ai dessiné pendant toutes ces années loin d’ici ? Des esquisses de notre mère.

 – Ce n’est pas possible. Tu n’avais rien à imiter, Riccardo. Tu étais tout petit, toi.

Le maire a dû me prendre comme point de repère croisé : il se tourne vers le curé en s’excusant, en levant ses mains, puis se retourne vers moi, comme pour me demander quoi faire avec ce son. C’est-à-dire que son expression demande clairement s’il est juste de continuer avec tout ça, puis il ferme le triangle en se tournant à nouveau vers le curé, pour lui apporter des réponses loin d’être claires.

– Toi qui es un artiste, tu devrais savoir que le désir de ce qui est caché est la plus concrète des révélations.

Je ne comprends pas ce qu’il veut dire, mais je donne le feu vert aux ouvriers de la Mairie qui, en l’honneur de mon père, se sont portés volontaires pour l’inhumation à domicile. Les bêches entament facilement la terre friable et la lamentation de mon père monte en un vortex, comme si on lui avait blessé les cordes vocales. Les ouvriers bénévoles en sont dérangés, tout le monde est à nouveau dérangé, tous portent les mains à leurs oreilles épuisées. Le son se mêle au sifflement du vent, et c’est comme si le vent lui-même devenait l’onde de choc du son venant s’écraser contre nos tympans. Je regarde mon frère, puis ma sœur, tous deux tête baissée, tous deux désabusés.

Cette fois-ci, nous entendons clairement le son, mais nous feignons que non. La girafe Sara masse sa cuisse, elle sort de ses poches une petite boîte et deux clés ; elle pose avec soin la première dans la boîte, elle ferme celle-ci avec la seconde, qu’elle laisse sur la serrure. Elle se lève, elle rajuste ses habits fripés et sans doute horriblement puants. Elle approche de la fosse. Elle jette le coffret. Elle se relaxe, c’est fait.

– Tu l’as trouvée, finalement, la porte secrète dessinée au milieu des raisins ? Le monde derrière le monde se refermant enfin, me chuchote Riccardo sans même avoir observé la scène géométrique et douloureuse jouée par Sara. Mais l’appel de notre père ne s’éteint pas.

Est-ce qu’il attend que je donne l’instruction ultime ? Est-ce moi, l’option salvatrice ? Je n’ai pas reçu d’instructions. Attend-il la venue de Federico ? Riccardo poursuit ses esquisses, insouciant. La couronne des gens s’est flétrie à cause du son, ils sont tous fléchis sur leurs genoux, implorants, mais décidés à rester.

– L’instruction ultime, allez, dis-je à Riccardo, lui attrapant le poignet et l’empêchant de dessiner. Il trace des sillons profonds sur la dernière page de son carnet, en faisant apparaître en relief un visage de femme crispé au niveau des yeux, des fossettes de la bouche, des cernes. Les autres pages sont tout aussi tourmentées, acharnées, incrustées de graphite. « L’instruction ultime », je répète.

Riccardo se contorsionne, il marche lentement, comme traînant des pieds, et, indifférent, coupe à travers le couloir de lumière qui s’est ouvert au milieu du jardin. Il se met à quatre pattes, ferme l’album de dessin raffiné, le jette à contrecœur dans la fosse. Le son de papa faiblit peu à peu, jusqu’à se perdre dans la terre glissant sur le cercueil. La girafe et le Quetzal Resplendissant, la béotienne fermeté du museau de la girafe et l’explosion fatiguée du panache du Quetzal, se tournent, comme pour remercier la gueule tristounette du loup blanc, qui d’instinct joint ses mains sur son ventre, comme pour remercier patiemment à son tour. Les mains lui font mal, un mal de chien.

Une fois la cérémonie finie, je peux voir le flot de gens descendre en rigoles vers la Piazza Mino. Et mon obélisque, le Zénital, qui se hisse triomphant au milieu de la place. Le maire y pose une plaque que je n’aurais jamais le courage de lire. Il défigure l’œuvre, de même que le bus plein de touristes pantois devant autant de tyrannie niaise. Brandissant leurs appareils photo, ils doivent déjà être en train de l’interpréter comme quelque chose de conceptuellement phallique.

Post-data

Le son s’est éteint, le coffret s’est fermé, la porte est close. Les objets de notre père, derniers fragments de sa liberté de pouvoir, dansent comme des feux follets autour de son cercueil vénéré par les vers. Je suis là, je t’écris des lettres à la main, afin de me donner toutes les peines du monde, les mêmes peines que se donnait notre père en t’écrivant des lettres depuis des années, je ne sais pas si je finirai un jour. En tout cas maintenant je sais. Je sans en tout cas que je dois continuer à me donner de la peine – le pouvoir sur soi-même est une peine pure –, à me donner toute la peine du monde pour reconquérir mon vrai visage dans la steppe russe. J’ai été le gardien des objets de notre père, et à présent, je fais comme s’ils ne pouvaient pas s’échapper, accrochés qu’ils sont à ces lignes. Ils sont la forme et le pouvoir du trompe-l’œil de notre père, du monde comme il doit être, dans nos fresques.

Ce masque me plaît, Federico, jusqu’à l’indistinction.

RAVEGGI, Alessandro, Il grande regno dell’emergenza, LiberAria, 2017, 147 pages

Traduit de l’italien par Paolo Bellomo et Cécile Raulet

Alessandro Raveggi (Florence, 1980) est auteur et professeur de littérature à l’Université de New York. Il habite dans sa ville natale. Il a vécu 4 ans à Mexico, où il a travaillé à l’Université Nacional Autonóma de México et a mené des activités de recherche et de rédaction. Son dernier livre, Grande karma (Bompiani, 2020), est basé sur la vie de Carlo Coccioli, écrivain visionnaire et hétérodoxe. Il a publié le recueil de nouvelles Il grande regno dell’emergenza (LiberAria, 2016), le roman expérimental Nella vasca dei terribili piranha (Effigie, 2012), les essais Calvino Americano (Le Lettere, 2012) et la première introduction italienne complète à David Foster Wallace (éditions Doppiozero, 2014), ainsi que les recueils de poèmes Nominazioni (Ladolfi, 2016), La trasfigurazione degli animali in bestie (Transeuropa, 2011), et une séries de nouvelles pour les journaux italiens La Repubblica et Corriere della Sera. Raveggi était également l’éditeur de l’anthologie de nouvelles italiennes sur l’Amérique latine Panamericana (La Nuova Frontiera, 2016) et est actuellement directeur de The FLR – The Florentine Literary Review, le premier magazine littéraire italien bilingue en italien et en anglais. Il a écrit des nouvelles et des essais pour de célèbres revues tels que « Minima & Moralia », « Doppiozero », « Alfabeta2 », « Linus », « Il Tascabile », « Carmilla », « Nazione Indiana », « Nuova Prosa », « The Towner », « Revista Universidad », « Letras Libres », et des poèmes pour « Luvina », « Poesia », « Il verri », « Nuovi Argomenti » entre autres. Son site Web est http://alessandroraveggi.com

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