La Station thermale, de Ginevra Bompiani

Par Chiara Licata

Dans La Station thermale et Pomme Z, Ginevra Bompiani réfléchit sur le thème du passé et de la vieillesse imminente en l’observant sous deux angles complémentaires : à travers, donc, le topos de la station thermale (lieu en soi chargé de significations et propice à l’invention littéraire) et à travers un voyage introspectif dans sa propre histoire biographique.

La Station thermale raconte l’histoire de deux couples de personnages féminins qui sont les hôtes d’un centre thermal, l’endroit « où les maladies de la vanité sont traitées » : Emma et Lucy – tante et nièce – et les deux copines Lucia et Giuseppina.

Les chapitres qui composent le livre, dans une alternance qui voit la première personne céder la place à un narrateur interne à la troisième personne, racontent les histoires de ces quatre femmes dans ce non-lieu, temple du rajeunissement impossible, où les corps des hôtes sont quotidiennement exposés, massés, exfoliés, striés, et les écrans télé sur les murs promettent des miracles au prix de souffrances sans fin. La station thermale, c’est une bulle où le temps n’existe pas et où l’on cherche à en effacer les traces, en les aplatissant, en les brûlant, pour faire place à l’éternel présent d’un corps transpercé d’aiguilles, de seringues, de scalpels dans l’espoir, illusoire, d’une nouvelle vie.

Emma, récemment rentrée en Italie des États-Unis, est veuve et tante de la solitaire Lucy ; Giuseppina et Lucia sont deux vieilles copines, la première altière et fière, la seconde plus introvertie et peu sûre d’elle : avec leurs réticences et leurs secrets, elles commencent à s’observer réciproquement, puis à s’approcher pour se tenir compagnie, entre un peeling et une injection de botox, sous le regard à la fois ennuyé et curieux de la petite Lucy.

Les quatre femmes passent leur temps à se promener oisivement et à se baigner dans la piscine sulfureuse, en un baptême paresseux qui annonce une nouvelle jeunesse, qui rappelle celui de Michael Cane et Harvey Keitel, deux vieux artistes désormais en fin de carrière, eux aussi hôtes dans un centre du même genre, qui admiraient parmi les vapeurs, comme en rêve, l’image d’une Miss Univers dans Youth de Sorrentino. Dans une atmosphère similaire, lunaire [1] et claustrophobe, Lucia, Giuseppina, Emma essayent, sans vraiment y parvenir, de rajeunir le corps pour guérir l’âme, en essayant de réélaborer leur passé, expier leurs fautes et se débarrasser de leurs traumatismes.

Le revers de la vanité, on le sait, est le reflet brutal dans le miroir, la blessure permanente de celui qui ne sait pas vieillir : la vieille femme qui se transforme en jeune, dans le conte d’horreur de Basile [2], meurt écorchée par sa sœur jalouse. Après quelques jours dans la prison dorée de la station thermale, les quatre femmes, retourneront brutalement à la vie d’avant, avec un peu de douleur et de secret supplémentaires.

En lisant La Station thermale, on a l’impression d’être emprisonné dans une pièce pleine de vapeurs, une de celles fréquentées par les hôtes du centre ; la claustrophobie trouve son équivalent dans une écriture au souffle court, étayée par des phrases toutes faites, dominée par une tonalité monocorde, vaguement didactique. On a l’impression que dans le roman de Bompiani, c’est le roman qui manque : la construction romanesque est absente et laisse la place à la juxtaposition de courtes scènes quotidiennes franchement insipides, dont la complexité est laissée à la seule libre interprétation du lecteur. Les personnages, potentiellement passionnants, sont à peine esquissés ; ils ne savent s’exprimer que de manière artificielle et leurs vraies voix ne parviennent pas au lecteur, étouffées et nivelées qu’elles sont tout du long du récit de manière exaspérante.

Ce passé obsédant est aussi le thème dominant de l’autobiographique Pomme Z. Dans ce court roman se succèdent les souvenirs des amis disparus, parmi les plus illustres personnalités du panorama intellectuel italien et européen du 20e siècle, de Gilles Deleuze à Elsa Morante en passant par Anna Maria Ortese, Giorgio Mangani, Ingeborg Bachmann.

Le titre du roman évoque ce retour en arrière : pomme + z est la combinaison de touches dont le Mac a besoin pour revenir à l’opération précédente. Et ainsi, dans une course en arrière dans le temps, Bompiani repense à toutes les rencontres chanceuses, les occasions précieuses et celles perdues de sa vie, les voyages, les deuils, les discussions intellectuelles qui, peut-être, auraient pu se prolonger. La prose est moins étriquée et plus détendue que celle de La Station thermale, mais le goût de la phrase toute faite, du cliché facile, malheureusement, demeurent.

Comme demeure chez le lecteur un arrière-goût de gâchis, tant il est vrai que ces deux romans auraient pu être une réflexion intéressante sur les pièges de la vieillesse, sur le mythe de la jeunesse éternelle, mais aussi sur le pouvoir que l’écriture a d’aller en arrière, de corriger ou modifier les fautes, et peut-être, de nous faire vivre un peu plus longtemps.


[1] Ce n’est pas par hasard, peut-être, que l’on pourrait lire entre les lignes le mythe de Sélène, la déesse de la Lune, qui avait demandé à son père Zeus d’accorder le don de la jeunesse éternelle à Endymion afin qu’elle n’ait jamais été contrainte de cesser de l’aimer.

[2] E. Basile, Lo Cunto de li cunti, ed., trad. it., a cura di Michele Rak, Garzanti, Milano, 200; (trad. de l’italien par Myriam Tanant), Le Conte des contes, Paris, Éditions de l’Alphée, coll. « Collection italienne », novembre 1986.

BOMPIANI, Ginevra, La Stazione termale, Sellerio, 2012, 145 p.
BOMPIANI, Ginevra, La station thermale, traduction de Jean-Luc Defromont, Liana Levi, 2012, 144 p.

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