L’inverno di Giona, de Filippo Tapparelli

Le froid, la montagne, la solitude d’une vie sans souvenirs. Giona et ses quatorze ans ont comme seule certitude la peur, la peur d’un faux pas, d’un geste maladroit repéré par l’impitoyable rudesse du vieil Alvise. Ce dernier lui impose une discipline n’admettant pas d’erreur et le punit de tout geste mal maîtrisé : car dans le monde d’Alvise « ce qu’on apprend sans douleur, on l’oublie aussi facilement qu’on l’a acquis ». Son unique réconfort : une voix. Giona, Norina et Alvise sont les personnages principaux de ce roman qui nous amène dans un village sans nom, où le temps est suspendu. Un pull rouge, des souvenirs qui ont du mal à faire surface et des actions répétitives dominées par la crainte, ne sont que quelques images récurrentes de ce roman « onirique » qui rappelle aux lecteurs la fragilité de la vérité, aux multiples facettes. Filippo Tapparelli, lauréat italien du Festival du Premier Roman 2020 de Chambéry, nous accompagne dans ce voyage au cœur d’un rêve qui se dissipe lorsque Giona décide de fuir la maison et l’univers d’Alvise. Cependant, fuir la peur signifiera ouvrir la porte à une vérité douloureuse et insoutenable. Réussirons-nous à ne pas nous perdre dans le brouillard de cette montagne hostile ?

EXTRAIT :

Le fracas des clés qui tombent sur le sol explose dans mon esprit en une série cadencée de cliquetis, puis il sort de moi. Pendant qu’il fend l’air, ce bruit détache des voûtes d’infimes fragments de plâtre, les libère de la pierre et les transforme en une poussière qui se combine à l’air en une chute sans fin, si lente que chaque parcelle pourrait mettre des décennies pour toucher le sol. C’est sans doute de cette façon que, chaque matin, l’église renoue avec le monde, tandis qu’elle entrelace (croise) son corps avec les rayons de soleil et danse avec eux à travers les étroites fenêtres de verre bigarré qui fendent les murs au-dessus du portail. Comme en écho à ma respiration, les premières lumières rebondissent sur la moindre surface jusqu’à ce qu’elles trouvent enfin leur chemin et viennent éclairer l’ostensoir que je serre encore contre moi. Je dénoue non sans mal mes doigts du métal quand l’éveil frappe ma conscience et l’arrache à la torpeur de cette aube hésitante, presque timide, qui baigne les nefs. L’église se tait, immobile, sans faire le moindre grincement, comme si elle retenait son souffle pour ne pas gêner l’entrée d’un autre bruit, qui filtre maintenant de l’extérieur et se noue au bruit, disparu, des clés. C’est un battement réel et insistant qui traverse l’air de l’église.

Ta-tac. Ta-tac-tac. Ta-tac-tac. Ta-tac. Tac.

J’écarte le voile qui couvre l’autel. Je retiens mon souffle et je m’aperçois que le cliquetis qui filtre sous la porte bat au même rythme que mon cœur. Mon corps se réveille quand l’étoffe blanche qui m’a caché durant la nuit s’écarte pour me montrer au monde et me révéler une surprise.

Mes jambes, longtemps contraintes dans une position contre nature sont insensibles mais au moins, je n’éprouve plus aucune douleur. Toutes les blessures que m’a infligées Alvise ont glissé sur le sol, laissant un halo de poussière sombre autour de mon corps qui se reposait. Et la douleur aussi, lavée de ma chair, elle ne fait plus partie de moi. L’église m’a abrité, soigné et protégé pendant toute la nuit comme une mère jalouse de son ventre et elle ne semble pas vraiment prête à se priver de la vie qu’elle a couvée. La bougie à mes pieds a fondu et elle a collé mes chaussures sur le sol. Je laisse la chaleur de mon corps s’étendre une dernière fois à la pierre qui m’a accueilli, puis je dépose l’ostensoir sur le sol et je me glisse hors de l’autel à quatre pattes, comme un petit chiot.

De l’autre côté de ma couche improvisée, le sol de l’église est plus froid. Je me roule sur le dos, les paumes tournées vers le bas et la nuque appuyée sur les dalles polies par le passage de ces âmes innombrables et mon sang circule à nouveau dans les muscles de mes jambes. Pendant ce temps, mon regard se perd là-haut dans l’enchevêtrement des poutres du plafond. On dirait une toile d’araignée tissée avec du bois, construite pour soutenir la voûte céleste et pour capturer les prières des hommes.

Ta-tac. Ta-tac. Ta-ta-tac. Ta-tac. Tac.

Dehors le cliquetis continue, répété mille fois par mon cœur. Un rayon de lumière, échappé de la danse avec la poussière, vient frapper mes yeux. En un instant, le matin se change en un après-midi d’été. Je suis sur une petite place, en fait un simple élargissement de la route, accroupi sur le sol, tandis que la sueur monte de mon dos en minuscules ondes de chaleur. L’asphalte tremble et libère du sol de petits mirages, des images inversées de lui-même qui se reflètent sur les grains noirs.

Il y a des cailloux par terre. Bien alignés, brillants comme des carapaces de scarabées, tous d’une couleur différente. Ils sont disposés selon un plan. Deux pieds nus occupent un coin de mon panorama limité. Lorsque je lève les yeux pour voir à qui ils appartiennent, le rayon de soleil se déplace et m’entraîne hors de ce fragment de souvenir.

Je m’écarte du sol et je me mets debout. L’église s’ouvre toute grande devant moi. Les pilastres paraissent énormes et les colonnes, bien alignées, semblent ne jamais devoir finir. Trois portes, une de chaque côté, s’ouvrent sur les murs, mais le son vient de la plus grande, au fond. L’église tout entière se remplit de ce cliquetis tandis que j’avance vers la sortie. J’appuie mes mains sur le portail de l’église et je pousse. Les deux lourds battants glissent sans bruit sur leurs gonds et s’ouvrent pour accueillir, dans une étreinte, le jour qui entre.

Aujourd’hui sera peut-être la fin de tout, ou peut-être un nouveau début.

Au milieu du parvis, il y a Norina. Elle est accroupie dans sa petite robe à fleurs et son ombre bouge lentement autour d’elle, comme pour signifier le début d’un temps nouveau.

Je crois que c’est la première fois que je la vois comme une fillette et rien d’autre. Une amie avec qui j’aurais joué si j’avais su comment on joue. Je reste immobile, à observer le petit spectacle que l’aube m’a offert et je l’accueille comme le cadeau d’une mère. La lumière caresse sans violence les fondations du village et se répand comme de l’huile, avec lenteur. Pendant ce temps, une fillette, indifférente à tout ce qui se produit derrière elle, marque le rythme de la vie en lançant en l’air de petits cailloux, comme si rien au monde n’avait de sens hormis ce qu’elle est en train de faire. Jouer.

J’observe ses gestes et je les mesure avec tous mes sens. J’étudie l’harmonie de ces petits bras qui ressemblent à des ailes, je me libère de ses mains en tournant et je deviens moi aussi une pierre qui monte. Quand le petit caillou est au sommet de son arc de montée, suspendu entre le ciel et la gravité, Norina baisse la main pour attraper une des cinq autres petites pierres posées sur le sol. Puis elle la fait sauter à son tour et en attrape une autre aussitôt. Et tout cela, comme par miracle, continue à suivre le rythme de mon cœur qui pour la première fois me semble léger et libre. J’ai l’impression que si elle arrêtait de jouer, je mourrais, mais ce n’est pas pour cela que je la laisse continuer. Je ne l’interromps pas parce que ce que je vois est beau. Tous ses gestes sont précis. Tout en elle est concentration, passion et intention qui, réunies, donnent cette motivation absolue qui n’appartient qu’aux enfants. Je n’en ai jamais rencontré d’autres qu’elle ici, mais chacun de ses gestes résonne maintenant en moi comme un appel naturel plutôt que comme un souvenir.

Norina vient juste d’attraper le cinquième petit caillou, lorsque, au lieu de les reposer par terre et de recommencer le jeu, d’un geste de la main, elle les lance tous les cinq en l’air. Mon regard suit les pierres qui voltigent dans le ciel en une montée sans de fin, puis disparaissent.

– Ciao, dit-elle sans détourner les yeux des nuages plats et opaques qui stagnent au-dessus de nous. Pendant un instant on dirait que cinq petits trous bleus se sont ouverts dans la couverture de nuages qui enveloppe depuis toujours le village. Je ne sais pas si elle saluait avec ses jeux, le ciel ou moi. Mais lorsque je baisse le regard en même temps qu’elle, Norina me sourit.

– Ciao Norina. La fillette est toujours accroupie, les yeux fixés dans les miens et les mains appuyées sur sa poitrine. Carbone est invisible. 

– Qu’est-ce que tu fais là dehors à l’aube ? lui demandé-je tout en franchissant d’un seul pas l’espace qui nous sépare encore et je m’accroupis à côté d’elle.

– Je joue et je raconte une histoire aux cailloux, dit-elle sans cesser de me sourire.

– Et quelle histoire tu leur as raconté ?

– Celle des oiseaux. C’est pour ça que les petits cailloux se sont envolés et maintenant je ne peux plus jouer. Elle n’est pas fâchée. Elle affirme seulement sa vérité, qui correspond à la vérité du village.

– Tu peux toujours en prendre d’autres, Norina. Comme ça nous pouvons jouer ensemble.

– Tu es un idiot. Les cailloux se sont envolés. On ne peut plus jouer. Et puis tu ne peux pas, tu ne connais même pas les règles. Elle le dit comme si je ne pouvais pas comprendre, tout en agitant son petit index de gauche à droite, devant son visage.

– Norina, les règles, je les connais. Nous avons joué à ce jeu il y a très longtemps. Tu ne te souviens pas ? Dans ma tête apparaît le souvenir d’un été chaud, de nous deux qui lançons des petites pierres en l’air tandis que la chaleur déforme les contours des choses. Nous avions pris des cailloux dans le fleuve comme nous le faisions toujours parce qu’ils sont si beaux et si colorés qu’on les croirait en verre. Nous sommes tous les deux accroupis sur le sol, sur l’asphalte qui fond en dessous de nous. Et pourtant nous jouons quand même, parce que c’est seulement sous le soleil que nous arrivons à voir l’éclat des cailloux, avec cette sensation dans le cœur d’avoir trouvé un trésor précieux sur la rive d’un ruisseau que nous appelons fleuve. Nous rions en jouant. Puis un petit caillou doré échappe aux mains de Norina et Carbone le poursuit. Et Norina poursuit Carbone au milieu de la route. Une ombre arrive rapidement, en même temps qu’un éclat d’argent et un bruit fort, comme celui de quelque chose qui se brise. Norina ne répond pas. Je pense : elle se moque de moi. Elle fait semblant. Maintenant nous recommençons à jouer.

Brusquement, mes yeux englués de sommeil sont blessés par la nouvelle lumière du jour qui est devenue coupante comme une lame. Je frissonne malgré le gros pull et la couverture que j’ai apportée avec moi. Je la serre contre moi comme un manteau, mais le froid semble venir de cette fillette plus que de la brume qui irise le village. Le gel vient de son  regard. Son sourire est devenu un étalage de dents et la sérénité du jeu s’est transformée en autre chose.

– Tu es un menteur, Giona, dit-elle avec une voix adulte. Tu inventes les choses parce que tu as peur et que tu n’es pas courageux. En un clin d’œil elle s’élance vers moi, elle me saute dessus et me renverse sur le sol. Elle monte sur ma poitrine, plante ses ongles dans mes joues et écrase ma nuque contre les pavés.

– Tout le monde dit que tu es un menteur. Tu ne fais que mentir.

Je suis incapable de réagir. Tout s’est passé de façon si inattendue et si rapide que je n’ai rien pu faire d’autre que tomber les bras écartés, et rester par terre le souffle coupé, avec le poids de Norina sur ma poitrine. La petite fille se penche sur mon visage.

– Tu es tellement bête que tu ne dis que des choses fausses. Les autres, tu les jettes avec les mensonges, sans faire la différence. Maintenant, je vais te montrer à quel point tu es menteur, dit-elle en un sifflement, tandis qu’elle presse ses lèvres sur ma bouche et claque ses dents contre les miennes. Je sens sur ma langue la saveur du sang qui se mêle à celle de la mousse et du lait de son souffle. Je la sens souffler fort dans mes poumons. Elle substitue son souffle au mien jusqu’à ce que tout l’air soit épuisé. Je lève les bras pour l’écarter de moi, mais les siens se détendent au même moment et me bloquent sur le sol. Tout devient sombre et je perds conscience.

– Je n’ai rien fait, je te dis ! Andrea a une main derrière son dos et agite l’autre, le poing serré, devant mon visage.

– Remets-le à sa place, sinon fais gaffe.

– Non je ne le remets pas à sa place. Je l’ai pris et il est à moi. Elle est pleine de fric, celle-là, tu sais ? Il sourit et il a les yeux mauvais. Moi au contraire je tremble et mon regard va de lui à la porte qui s’ouvre derrière lui, sur le côté de la classe. Andrea est plus grand que moi et plus gros aussi, mais ce n’est pas cela qui me retient. C’est sa colère cruelle et mesquine qui m’effraie. Et puis j’ai peur pour lui : si on le découvrait ce serait un sacré problème, et il ne s’en rend pas compte. Je le connais depuis le CP, il a toujours été un frimeur.

– Ne fais pas l’idiot, lui dis-je, remets-le en place. J’avance d’un pas et il recule avec ce sourire moqueur figé sur les lèvres. Il ne fait pas attention, il emploie seulement la force. Et il va heurter le bord d’une table qui  se renverse, vomissant sur le sol des cahiers et des plumes qui s’étalent en éventail sur le carrelage blanc et noir, avec un bruit d’eau qui tombe.

– Tu es le chouchou de la maîtresse, n’est-ce pas ? Pauvre chaton, c’est parce que tu n’as pas de maman ? Un instant je vois l’ombre de l’erreur passer dans ses yeux. Il sait qu’il ne doit pas dire ça, mais cette fois, il n’a pas pu s’en empêcher.

Tu es malade comme elle. Mais elle au moins elle boit. Tout le monde le dit que ta mère a mal au foie parce qu’elle se saoule. Il le dit en tordant la bouche. Il se lèche les lèvres, en savourant la portée de son insulte.

– Retire ce que tu as dit sinon…

– Sinon quoi ? Non, je ne le retire pas, sale tapette. Et il rit, quand il se rend compte qu’il m’a blessé. Je tends une main et j’attrape un de ses poignets. Je le serre et je le secoue en espérant qu’il lâchera le portefeuille, qu’il tombera par terre en même temps que ma peur, comme ça tout rentrera dans l’ordre et personne n’aura d’ennuis à cause d’un geste idiot.

J’ai dû lui faire mal parce qu’il hurle comme une femme – ça, je ne m’y attendais pas – et son cri suraigu résonne dans la salle tandis que le portefeuille de la professeure tombe sur le sol.

Nous nous baissons tous les deux pour le ramasser, mais je suis plus rapide et mes doigts se referment sur le cuir rouge et le mettent à l’abri derrière mon dos à l’instant même où son poing me frappe sur le côté. Avant que j’aie le temps de me défendre, il en arrive un second, si précis qu’il me coupe le souffle. Je l’attrape par son pull-over et je l’entraîne sur le sol avec moi. Nous roulons par terre et le portefeuille rouge passe de mes mains aux siennes et encore aux miennes, puis il le reprend entre poussées, gifles et chaises qui tombent sur le sol. Le bruit du métal qui cogne contre le carrelage, la douleur sourde de mes os qui heurtent les angles des bancs et ses insultes sont les seuls bruits qui parviennent à mes oreilles. Je monte sur lui et je le couvre de coups de poing, maintenant qu’il ne peut plus rien faire d’autre que protéger son visage avec ses mains et avec le portefeuille. Je croyais que c’était mon ami, et en fait ce n’est qu’un voleur. Et il est méchant. Je suis incapable de m’arrêter. C’est comme si un voile était tombé sur le monde, le teintant de rouge comme un rideau de scène. Je tends une main par terre et je trouve un objet pointu. Je le reconnais au toucher, c’est un compas. Je me vois le saisir des deux mains et le soulever au-dessus de la tête, prêt à le laisser tomber sur mon ennemi. J’entends un « Je vais te tuer » sortir de ma bouche. Les yeux d’Andrea deviennent énormes. Il crie puis il lâche le portefeuille, je me dégage de lui et je le saisis à deux mains, j’appuie mes deux jambes sur son bassin et je pousse le plus fort que je peux. Puis je sens une main qui me saisit par le col de ma chemise, me tire en arrière et me remet debout. Alors seulement je comprends que j’ai des problèmes.

– C’est lui qui a commencé ! crie mon camarade. Moi je n’ai rien fait, tout est de sa faute ! Il voulait me tuer !

*

Traduit de l’italien par Chantal Moiroud.

TAPPARELLI, Filippo, L’inverno di Giona, Mondadori, 2019, 190 pages.

Filippo Tapparelli est né et travaille à Vérone. Artiste de rue, entraineur d’escrime et pilote de parapente, il a ensuite fait ses premiers pas dans le monde de l’écriture. Il a publié des récits dans une vingtaine d’anthologies avec plusieurs maisons d’étions : parmi lesquelles Delmiglio Editore, Wildboar Edizioni, Ciesse Edizioni, Speechless Books, Digressioni Editore et pour le Salon International du Livre de Turin. En mai 2018, il publie avec Mondadori son premier roman, L’inverno di Giona, récompensé par le Prix Italo Calvino. Ce roman est le lauréat de la sélection italienne au Festival du Premier Roman de Chambéry en 2020. Actuellement il collabore avec le quotidien Il fatto quotidiano, dans la rubrique de littérature. En dehors de l’écriture, Filippo Tapparelli collectionne des lettres, cultive des jardins et fabrique des couteaux.

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