Le temps et l’éternel dans la poétique de Mario Luzi

Par Lucrezia Lombardo
Traduction de Désirée Perini

Illustration de Maddalena Carrai

« Je suis ici, persona dans une chambre/homme dans une maison, j’écoute/le cri de la flamme, le cœur/qui accélère ses mouvements, assis, j’attends », écrit Mario Luzi dans le poème Dans la maison de N. compagne d’enfance et avec ses vers il parvient à donner forme à un sentiment poétique, dans lequel l’inquiétude de l’existence est indissolublement liée à la recherche parallèle de la paix. Il s’agit d’une paix qui ne prévoit pas l’éloignement de la vie, mais qui, au contraire, est ancrée dans la capacité de comprendre que la douleur n’est pas vaine, en constituant effectivement l’élément fondamental pour transformer la futilité de l’existence en bien.

Parmi les thèmes récurrents qui caractérisent la poésie de Mario Luzi, on remarque la conception de la vie comme veille. Une veille où chacun est appelé à rester vigilant, pour saisir, dans l’attente du temps, une forme de délivrance, qui coïncide souvent avec la trame de la mémoire. D’autres fois, cela devient dialogue familial, car, entre les murs domestiques, il semble se nicher cet amour qui arrive à assainir la scission entre le temps individuel et une éternité cosmique convoitée, mais insaisissable.

Les différents recueils poétiques de Luzi, en effet, peuvent être lus comme une évolution unitaire, dans laquelle le langage se transforme d’hermétique à familier, sans jamais perdre l’ultime finesse, la seule qui peut « désigner » le sentiment humain. L’angoisse, l’autre thème qui caractérise la poétique de l’auteur, est ainsi canalisée dans une écriture qui n’est pas tragique, mais plutôt tournée vers un « horizon invisible » dans lequel le « poète/prophète » évoque le passé, pour le transfigurer en mémoire et dans la description lyrique de moments légers de la vie, semblables à « des bulles de tendresse » où le cœur trouve le repos de l’inquiétude qui tourbillonne.

À cet égard, dans les strophes du poète, l’angoisse s’enracine dans la pleine conscience de la nature transitoire de la vie : tout passe, tout s’écoule, laissant l’homme avec une inquiétude mélancolique au fond de son âme et avec la nécessité d’une élévation qui puisse rendre supportable la suite incessante des jours et les pertes qui en découlent.

Le vent, dans cette course qu’est la vie, est souvent associé aux moments où les souvenirs s’approchent et, avec eux, ces voix transpercées que Luzi entend et qui ont besoin d’être mises en communion avec le monde des vivants.

L’auteur écrit, en effet, dans le poème Le Dur Filament : « Entendre des voix transpercées mine/le juste flatte le trop faible/le trop humain de l’amour. Seulement/le mot à l’unisson de vivants/et de morts, la communion vivante/de temps et d’éternité vaut pour trancher/le dur filament d’élégie. /C’est ardu. Tout l’autre est trop obtus ». Dans ces vers, l’écho du passé et de ses nostalgies — unies à l’expérience crue de la vérité, qui met à nu la nature temporelle de chaque chose —, se rétrécit peu à peu pour laisser définitivement place à la vie et au présent, moment où la scission entre temps et éternité est assainie, en déchirant ce « filament d’élégie » qui rappelait, dans le premier Luzi, « une dimension autre », où la souffrance, dérivant de la perte inexorable de ce que nous avons de plus cher, disparaissait.

Les vers du poète parviennent, de cette façon, à ne pas éluder l’existence et ses tourments mais, au contraire, s’enracinent en eux, s’efforçant de saisir, dans l’ombre qui caractérise la condition humaine et qui est souvent analogue à l’ombre de certains paysages (la ville livide), un rayonnement de lumière, qui est donnée par la métamorphose de la nostalgie en vitalité et de la confluence de la mémoire et de la douleur dans l’acceptation du quotidien. Comme si le regard, qui dans le premier Luzi était tourné vers l’invisible se baissait maintenant, trouvant dans les faits et les vicissitudes de tous les jours l’inspiration et la réponse à la recherche initiale d’une délivrance et d’un refuge qui ne change pas.

C’est dans ses derniers poèmes que Luzi a ainsi réussi à assainir cette scission entre le temps et l’éternel, en abordant la flamme du bien, un bien reçu et donné qui, pour se concrétiser, nécessite de l’écoulement du temps et de la finitude, sans plus les craindre.

LUZI, Mario, Prémices du désert, traduction de Jean-Yves Masson, Gallimard, 2005, 336 p.
LUZI, Mario, À l’image de l’homme, traduction de Jean-Yves Masson, Verdier, 2004, 224 p.
LUZI, Mario, Cahier gothique, traduction de Jean-Yves Masson, Verdier, 1989, 152 p.
LUZI, Mario, Le Présent de Leopardi, traduction de Bernard Simeone, Verdier, 1998, 56 p.
LUZI, Mario, Livre d’Hypatie, traduction de Bernard Simeone, Verdier, 1994, 128 p.
LUZI, Mario, Voyage terrestre et céleste de Simone Martini, traduction de Bernard Simeone, 1995, 208 p.

Bibliographie en italien
LUZI, Mario, Poesie, Garzanti, 2004, 1244 p.
LUZI, Mario, La passione. Via crucis al Colosseo, Garzanti 2004, 77 p.

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