Penna, Bertolucci, Caproni, Sereni, Luzi : les poètes de la « troisième génération »

Par Lucrezia Lombardo

Traduction de Désirée Perini

Le concept de « génération » renvoie au partage des mêmes origines et des événements historiques qui caractérisent une période de temps donné.

En général, les individus appartenant à la même génération ont en commun non seulement l’expérience des événements marquants d’une époque, mais aussi « la perspective éthique » qui les met, en quelque sorte, en désaccord avec « le paradigme de pensée » de la génération précédente.

Illustration d’Amedeo Macaluso

La dialectique générationnelle se modifie grâce au conflit, qui permet l’évolution des différentes interprétations du réel que les individus construisent et puis abandonnent. Cette cyclicité qui détermine la succession des générations, ainsi qu’une appartenance à la nature, est un modus operandi des sociétés et de leur production culturelle au sens large. Dans cette production se situe aussi le langage et, en particulier, le langage poétique qui, plus que toute autre modalité expressive, se caractérise par l’expérimentation et l’innovation, exaspérant ainsi, d’époque en époque, l’écart qui sépare toujours « les nouveaux poètes” des précédents.

Si l’on considère la littérature d’un point de vue historique, on s’aperçoit que l’évolution du langage du XXe siècle a été profondément marquée par la poésie et qu’à l’intérieur de ce genre, on retrouve plusieurs générations d’auteurs liées par des expériences de vie et des thèmes similaires, comme cela a été soutenu par le philologue Oreste Macrì, qui avait divisé la poésie italienne du XXe siècle en quatre périodes, correspondant précisément à quatre générations différentes.

Si la première de ces générations se réfère aux poètes nés entre 1883 et 1890 (et parmi ceux-ci, les plus grands représentants sont, sans aucun doute, Saba, Sbarbaro et Ungaretti) ; la deuxième génération inclut quant à elle les poètes nés entre 1894 et 1901 (entre autres : Montale, Solmi, Quasimodo) ; alors que dans la troisième génération on compte les auteurs nés entre 1906 et 1914 (parmi eux : Penna, Bertolucci, Caproni, Sereni, Luzi) et enfin, dans la quatrième, les écrivains nés entre 1922 et 1931 (parmi lesquels Zanzotto, Pasolini, Giudici, Pagliarani). Dans ce cadre, la troisième génération, plus que les autres, se singularise par un langage innovant, en donnant vie à une « vision alternative » et par une rupture dans la conception poétique elle-même.

Au-delà de tout hermétisme et de « narrations » énigmatiques et métaphoriques, la troisième génération donne vie à une nouvelle façon d’écrire, qui se caractérise par le retour au réel, perçu maintenant comme un port « perdu » auquel revenir.

Après la période marquée par Montale et ses vers chargés d’existentialisme, qui ont décomposé le langage et son utilisation même, en le transformant en un symbole élégant et en une métaphore intuitive, les poètes de la troisième génération ont besoin de revenir à la terre, au concret du quotidien, en se rapprochant, de cette façon, de Saba, plus que de tout autre auteur précédent.

C’est cette véritable urgence d’un retour « à un langage tangible » qui marquera « la troisième génération », anticipant une façon d’écrire qui appartiendra à la seconde moitié du XXesiècle.

Illustration d’Amedeo Macaluso

Et voici comment Bertolucci, dans le recueil Sirio (1926), résume de façon sublime ce nouvel esprit de recherche visant à ce que la poésie redevienne compréhensible et se rapproche à nouveau de la vie de tous :

« De la fenêtre ouverte / entrent des voix calmes / de la rivière, / les chants lointains / des lavandières / là-bas entre les peupliers et les aulnes, / au courant pur / qui murmure doucement / la fumée des vapeurs / se confond avec celle des maisons / sous le rire triomphal / du ciel… / Je pense à une jeune fille blonde. / Il sera bientôt midi / et une grande tendresse m’envahit / et une envie de pleurer sans raison » , écrira Attilio Bertolucci dans le poème Matin, en chantant des scènes de vie qu’il avait connues à Parme, quand il était adolescent, en flânant dans les champs et dans les lieux où l’on pouvait encore respirer “ce mode de vie simple” que le développement industriel allait ensuite détruire.

Avec la même volonté de revenir à la célébration de la réalité, Sandro Penna raconte, sous une forme à la fois épigrammatique et narrative, des scènes quotidiennes qui ont pour protagonistes les jeunes, les soldats, les ouvriers, les femmes qui peuplent la ville, en parvenant, de cette façon, à transformer en poésie raffinée la normalité des gens ordinaires qui, jusqu’alors, avaient été oubliés par la poésie, comme si seuls “les concepts inaccessibles » étaient dignes de prétendre au lyrisme.

« Moi je voudrais vivre endormi / entre le bruit doux de la vie », écrira Penna, en déclarant, avec la puissance d’un oracle, l’amour et l’attachement au bruit de notre existence ; le même attachement qui caractérise tous les poètes de la troisième génération, poètes chanteurs de choses simples, bien qu’avec l’élégance et la façon “kantienne” de Luzi.

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