Une courte vie : l’esprit inquiet et pèlerin d’Antonia Pozzi

Par Lucrezia Lombardo

Traduction de Désirée Perini

Josip Miskovic, acrylique sur toile

Ne pas avoir de Dieu
ne pas avoir de tombe
ne rien avoir de fixe
mais que des choses vives qui échappent –
être sans passé
être sans futur
et s’aveugler dans le néant –
– à l’aide –
pour la misère
qui n’a pas de fin.

… écrit Antonia Pozzi dans son poème Cri (1932)[1], donnant forme à la contradiction irrésolue qui étouffe son esprit, oscillant continuellement entre une vitalité infinie et un désespoir insoutenable.

L’âme d’Antonia Pozzi, hypersensible et assoiffée de connaissance, est en effet perpétuellement inquiète, à l’égal de ses vers constitués d’images nettes et de visions chargées d’une sensualité qui fait union avec la nature.

Ce dernier élément est particulièrement aimé par l’autrice qui retrouve dans le vert et dans les sentiers de campagne – parcourus à pied ou à vélo – la liberté que le milieu familial lui soustrait depuis toujours.

La poétesse, qui a besoin de ce vaste horizon que seule la montagne parvient à lui donner, est précocement marquée par un tourment qui est magnifiquement exprimé dans ses vers tragiques et aveuglants, où affleure une douleur qui est à la fois nourriture créative et pulsion inassouvie vers une liberté non conventionnelle.

Une liberté qui semble mal s’accorder avec les origines de l’autrice et, notamment, avec la figure d’un père qui s’oppose – dès le début – à la sensibilité poétique de la jeune fille et à l’amour qui la lie à son professeur de grec et de latin.

C’est en cet homme plus vieux qu’elle – et si différent de ceux qui l’entourent – qu’Antonia reconnaît sa propre passion pour l’érudition et pour la culture classique.

Le désir d’apprendre et de profiter de l’existence « jusqu’au bout » pousse donc l’autrice à donner une voix au flux qui la submerge : elle se lancera dans de multiples activités allant de l’écriture à la photographie, jusqu’aux voyages et à la charité pour les plus pauvres.

Dans sa courte vie, en effet, l’écrivaine ne se contente pas de la superficialité et des « mœurs bourgeoises » imposées dès son plus jeune âge, mais elle recherche, comme le jeune Rimbaud – lui-même également victime d’un milieu familial qui ne le comprend pas et qui étouffe l’aspiration artistique et la liberté du poète – sa propre voie sans aucun compromis.

Et pourtant, l’histoire d’Antonia Pozzi est encore plus représentative de la figure du « poète incompris », puisque la protagoniste est une femme seule amenée à réaliser ses propres désirs, dans une tentative désespérée et sublime de « choisir en toute autonomie qui être ».

Antonia s’entoure ainsi d’intellectuels célèbres, de Sereni à Banfi – camarades d’université, entre autres – en cherchant à épanouir cette intelligence aussi vive qu’inquiète qui la caractérise depuis sa jeunesse et que le contexte familial ignore.

Ses vers racontent la lutte, douce et amère, que la jeune fille a dû mener afin de se soustraire aux stéréotypes féminins des années 20 et 30, en se heurtant à un monde rassis et incapable d’accepter le génie de son tempérament désobéissant.

Pozzi ne se contente pas « des petites choses destinées aux femmes contemporaines » : son esprit est davantage celui d’une « grimpeuse », d’une innovatrice assoiffée d’expériences qui, malgré tout, ne seront pas pleinement savourées.

En fait, l’inquiétude qui a nourri la poétesse et qui a permis l’écriture de ces vers sublimes amènera aussi Antonia Pozzi à mettre fin à ses jours, à travers le choix irrévocable du suicide.

Incapable de supporter une douleur de l’âme devenue de plus en plus écrasante – bien que cachée derrière une normalité apparente – Pozzi choisira finalement le vide et son silence, livrant au vent ses poèmes qui ressemblent à des feuilles chatoyantes d’automne. Ce même automne qu’elle aimait contempler dans les forêts de montagne, là où elle avait l’habitude de se rendre.

Ma vie était comme une cascade
cambrée dans le vide ;
ma vie était toute couronnée
d’écumes et d’embruns.
Criait la folie de s’enfoncer
en profondeur aveugle ;
criait la torture de se livrer
en chant véhément,
en offrande rugissante,
au mystère vorace du silence.

Et maintenant ma vie est comme un lac
creusé dans la pierre ;
le cri de la chute est juste un vague,
murmure, de l’intérieur.
Oh, laisse-moi m’abandonner en ronds légers
de douceur sibylline :
laisse-moi me bercer des bonds effrénés,
et que je me taise, enfin :
puisqu’un berceau et un écho
j’ai trouvé dans le vide et dans le silence.
[2]

[1] Parole, 1939.
[2] Vicenda d’acque, dans le recueil Parole. Tutte le poesie, Ancora edizioni, Viareggio 2015.

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