La poésie anti-hermétique de Vittorio Sereni

Par Lucrezia Lombardo

Traduction de Laura Zorloni

Vittorio Sereni, illustration de Lucilla Tubaro

Ce fut le hasard qui me porta entre neuf
et dix heures, un dimanche matin,
tournant à un pont, un parmi tant d’autres, à droite
le long du demi-gel d’un canal. Non pas
voici la maison, mais seulement
— mille fois vue déjà —
sur le modeste écriteau : « Maison d’Anne Frank ».
Plus tard mon compagnon dit : celle
d’Anne Frank ne doit pas être, n’est pas
mémoire privilégiée. Il y en eu tant
qui s’écroulèrent de simple faim
sans avoir le temps de l’écrire.
Elle, c’est vrai, l’écrivit.
Mais à chaque tournant à chaque pont le long de chaque canal
je continuais à la chercher sans plus la trouver
la retrouvant toujours.
C’est pourquoi est une et insondable Amsterdam
dans ses trois quatre éléments variables
qu’elle fond en tant d’unités récurrentes, dans ses
trois quatre couleurs acides ou pourries
que sur toute l’étendue de son espace elle perpétue,
âme qui rayonne ferme et limpide
sur des milliers d’autres visages, germe
partout et bourgeon d’Anne Frank.
C’est pourquoi sur ses canaux est vertigineuse Amsterdam.[1]

Avec ces mots, le poète Vittorio Sereni s’adresse aux victimes de toutes les guerres, à celles qui sont connues, dont les noms sont restés gravés dans la mémoire collective, et à celles qui sont inconnues, dont font partie tant d’innocents martyrs des barbaries humaines.

Considéré comme l’un des principaux représentants de la poésie anti-hermétique et de la « Ligne lombarde », l’auteur privilégie un style linéaire et l’utilisation d’un langage qui parvient à osciller entre un registre tragique et un ton délicat et ironique. En effet, dans ses poèmes, Sereni n’a pas l’intention de jouer avec les renvois de sens ; il emploie plutôt un lexique dépouillé, immédiat, compréhensible et pourtant capable de mettre en valeur la quotidienneté, les questions de civilisation et la mémoire. Et ce sont vraiment les années de sa jeunesse — tout comme d’ailleurs celles de la guerre, durant lesquelles le poète fut contraint de s’enrôler et fut emprisonné dans des camps de détention — qui marqueront profondément l’écriture de l’auteur, qui, dans l’ensemble de sa production, n’abandonnera jamais le souvenir nostalgique de l’enfance perdue. Toutefois, si Sereni conserve de sa jeunesse un certain regret, le caractère tragique des années de guerre marquera plutôt sa sensibilité :

De la tente il s’approche
le petit ennemi
Dimitrios et me surprend,
frêle cri d’oiseau
sur la vitre de midi. […][2]

Sereni raconte la période difficile de l’après-guerre italien

Dans ce poème — qui fait partie du recueil Journal d’Algérie, œuvre qui représente « la deuxième période » de la production de l’auteur —, on voit émerger la difficulté que Sereni rencontre à déchiffrer la réalité. Une réalité qui, après l’expérience du conflit, semble lui filer entre les doigts, et dont les coordonnées ne sont plus identifiables, ni les liens de cause à effet. Cette déconnexion de la compréhension du réel est vraisemblablement l’effet que produit la violente brutalité de la guerre sur la sensibilité de l’auteur, le contraignant à composer avec l’impuissance et l’effondrement des valeurs. Et pourtant, malgré ces vécus tragiques, la poésie de Sereni évolue sans cesse et, si sa production initiale se rapprochait en quelque sorte de celle de Umberto Saba, sa production suivante s’en éloigne, en raison d’un fort élan dramatique. Le style anti-hermétique que Sereni adopte, et qui se renforce dans ses œuvres plus récentes, est effectivement reconnaissable par la présence d’images réelles, qui font prévaloir le caractère quotidien sur  l’obscurité et le « symbolisme » propres à l’hermétisme. Dans le recueil Les Instruments humains (1965), on voit ainsi ressortir sa volonté de reprendre contact avec le monde extérieur, malgré le tourment — hérité de l’expérience inhumaine du conflit — qui caractérise encore certains de ses poèmes. Dans ce recueil, l’auteur raconte la période difficile de l’après-guerre italien, mettant en lumière les contradictions d’un pays qui se dirige vers une économie capitaliste, et laissant beaucoup de place aux « sentiments bourgeois ».

Vittorio Sereni avec son ami Fernando Bandini, 1973

L’espoir en l’avenir

Dans Les Instruments humains — probablement l’œuvre la plus complète de Sereni —, l’auteur décrit donc sa difficile tentative de retrouver l’espoir, malgré les expériences vécues, mais il le fait en présageant une nouvelle défaite, qui a désormais le visage d’un futur incertain, auquel s’oppose un passé brillant, alors composé des années de sa lointaine jeunesse perdue. Articulé en plusieurs moments, le recueil décrit les étapes d’un itinéraire existentiel, qui résume l’ensemble de l’expérience poétique et humaine de Sereni, à travers une profonde réflexion sur la valeur de la mémoire et dans une tentative de retrouver l’espoir en un futur où même ceux qui ont été contraints de vivre dans l’obscurité de l’anonymat (en raison des inégalités et des injustices de l’histoire) réussiront à trouver le courage de s’exprimer et d’affirmer leurs valeurs. Et si le passé représente une dimension désormais achevée — dans le poème La Plage, extrait du même recueil, cette conclusion est symbolisée par un coup de téléphone qui informe le poète du départ de ses amis de leur lieu de vacances —, l’espoir en l’avenir est à présent imaginé par l’auteur à travers la rencontre avec son défunt père, qui l’invite à avoir confiance :

Je suis
comme en rêve à Luino
le long du mur des morts.
Est-ce ici que nos visages brûlaient dans l’ombre
dans la lumière rose qui vers neuf heures du soir
pleuvait des arbres en juin ?
Certes ceux qui meurent… mais ceux-ci qui vivent
au contraire : ils jouent en nocturne, six
contre six, ceux de Porto
et des Verbanesi, nouvelle jeunesse.
Moi, détourné d’eux
je sens l’animation des feuilles
et en elle s’ouvrir un chemin la tourmente.
Ils lancent poussière et branches, ils lancent de la colère
ceux de l’autre côté du mur — 
et parmi eux le plus aimé.
« Papa, dis-je pour me défendre,
puéril, papa… »
Il n’y a pas grand-chose à lui objecter, la bouffée
de charité le sursaut en moi quand je lis
qu’en plein hiver fleurissent les hauteurs
qui l’entourent, là au fond dans son gel,
quand je lui apporte des nouvelles de ses choses,
que je les sens se miter (la fausse
la sournoise fidélité des choses :
capables de résister au-delà d’une vie d’homme
puis elles s’effritent en nous rêvant des années ou des instants plus tard)
sur quelque console,
via Scarlatti 27 à Milan.
Il dit que c’est charité intéressée, qui présage
de mon gel prochain, me le dit comme en gloire
en se rassérénant en me rassérénant
tandis que je rouvre les yeux et que lui se retire en riant 
— et ils folâtrent encore ces garçons fougueux contre tourmente et nuit — 
il le dit avec poussière et feuilles depuis le mur tout entier
qu’un soir d’été est un soir d’été,
et aura plus de sens à présent
le chant des ivrognes du côté de Creva.[3]

La fausse, la sournoise fidélité des choses et le piège de la mémoire apparaissent, cette fois-ci non pas pour écraser le poète et le soumettre à la nostalgie et à la conscience qu’il n’y aura pas de retour en arrière, mais pour donner un sens nouveau au chant des ivrognes — un sens qui semble naître chez Sereni de la capacité à « faire la paix » avec son propre passé et à accepter que « le temps passé » n’est pas perdu.


[1] « De Hollande — Amsterdam », du recueil Les Instruments humains (1965)

[2] Extrait du poème « Dimitrios », du recueil Journal d’Algérie (1947)

[3] « Le mur », du recueil Les Instruments humains (1965)

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