Entretien avec le traducteur Jean-Paul Manganaro

Manganaro. La Bibliothèque italienne

 

De Paolo di Stefano

Pendant plus de quarante ans, il a traduit en français deux cents livres italiens pour les éditeurs les plus importants (surtout Gallimard et les éditions du Seuil). Et pas des auteurs quelconques : Gadda, Calvino, Carmelo Bene, Pasolini, Pirandello, Tomasi di Lampedusa, Consolo, Camon, Calasso, Tabucchi, Del Giudice… Ils sont peu à en avoir fait autant que lui, en qualité et en quantité. De plus, Jean-Paul Manganaro est essayiste et critique, pas seulement littéraire, mais aussi théâtral et cinématographique. Il a publié, entre autres, des monographies sur Bene, Calvino, Fellini et Gadda. Sa dernière œuvre, Liz T. (P.O.L.) est une « autobiographie » de Liz Taylor : son invention de la vie affective et mentale de l’actrice qui fut l’un de ses amours quand il était enfant et adolescent.

Manganaro est né à Bordeaux, mais il avait deux ans quand ses parents (son père est Sicilien) décidèrent de rentrer vivre à Avola [en Sicile, ndt] où le garçon a grandi et où il passe encore aujourd’hui une grande partie de l’année dans une maison du boulevard Lido qui mène à la mer de son enfance. Pour travailler. Une espèce de sanctuaire dans la pénombre avec des étagères de livres pleines à craquer, des colonnes en plâtre, des lits à baldaquin, des tableaux abstraits, des gravures de Piranesi, et un petit bureau tourné vers la lumière sur lequel repose un volume de presque huit cents pages, Giù la piazza non c’è nessuno, un fruit tardif de Dolores Prato et un cas littéraire extraordinaire. La voix rauque de Manganaro, qui résonne de nicotine et de goudron, fait allusion aux quinze ans de lutte avec les éditeurs qui ne voulaient pas proposer au public français ce chef-d’œuvre long et chaotique : « Mais enfin j’y suis arrivé. J’aime beaucoup cette écriture enfantine, liée à ses cinq premières années de vie, presque absurde, un réseau de sensations noué par une étude spécifique de la langue, une force qui vient de l’incertitude. »

Manganaro, le traducteur, est tout d’abord un scaphandrier qui plonge dans les profondeurs de la langue d’autrui : il est presque inévitable que vous ayez des antennes très sensibles au style. À ce titre, qu’auriez-vous à dire du genre narratif italien actuel ?

« Certes, pour moi tout se joue sur le langage. Mais mes considérations sur les évènements littéraires en Italie sous-entendent du moins une grande sympathie, dans certains cas d’un “amour” profond : Gadda a été pour moi beaucoup plus important que Proust ou Céline ou Dostoïevski ou Tolstoï. Plus que ceux-ci, il m’a fait découvrir l’importance d’une langue mouvante, qui se construit dans son devenir constant, grâce à sa circulation d’un auteur à l’autre ».

Avez-vous des amours tout aussi profondes, mais plus récentes ?

« J’ai été très lié, du point de vue affectif, à l’écriture de Daniele del Giudice de qui j’ai presque tout traduit. Del Giudice représente, à mon avis, une rupture importante dans la pratique littéraire italienne, il crée un espace différent : les lignes et les parcours changent, de même que la recherche et la perception poétique, plus programmée vers une “modernité” qui a affaire en particulier avec une vision différente de celle de Calvino, même si son style est généralement rapproché du sien de façon grossière. Ce qui change aussi, c’est l’examen général de la problématique éternellement italo-sicilienne entre vérité et réalité qui, une fois pour toutes, est déplacée du champ éthique et moral vers une dimension plus proprement scientifique. La langue de Del Giudice est une langue syntaxique. Je préfère faire des parallèles entre Del Giudice et Primo Levi – celui de la recherche scientifique – ou avec Blow up d’Antonioni qui résout, de façon magistrale, les problématiques laissées ouvertes par Pirandello. »

Traducteur Manganaro - La Bibliothèque italienneLa France a presque adopté un autre écrivain de la même génération que Del Giudice, Antonio Tabucchi…

« Tabucchi, Claudio Magris… Ce sont des auteurs qui témoignent d’un nouveau régime littéraire en Italie, une nette et nécessaire sortie du provincialisme : dans cette ligne, on retrouve aussi Mari et Moresco, avec des registres de langue complètement nouveaux et – je dirais – irrésistibles. Pour un traducteur, se confronter à leurs textes est une expérience exaltante. Ainsi Calvino a fini par devenir un (vieux) “classique” ».

Qu’est-ce qui vous frappe chez Michele Mari ?

« Ce qui me plaît, c’est la folie désacralisante et insensée ; on sent un engagement [en français dans le texte, ndt] très fort dans l’écriture, vécue comme un fait personnel et conjuguée à une culture immense ; chose avec laquelle il n’est jamais facile d’avoir affaire, quand on traduit. »

Juste avant vous avez fait allusion à Antonio Moresco

« C’est Agnese Incisa qui me l’a présenté il y a une vingtaine d’années. Je me suis battu pendant plusieurs années pour qu’il soit traduit, puis j’ai abandonné. L’année dernière, en France, il a eu un succès énorme avec La Petite Lumière qui avait été refusé par les éditions du Seuil et Gallimard et qui a été publié par Verdier. La Cipolla, le premier livre de l’auteur que j’avais lu, m’avait beaucoup plu grâce à la hardiesse des images et à la langue très souvent inventée, comme recherchée ailleurs. Je suis fasciné par ses visions qui sont des projets larges, j’aime sa capacité d’écrire de façon désespérée et chaotique, capacité qui crée sa propre langue. C’est important cette hantise constante sur la matière. Vincenzo Consolo a été formidable dans cette même démarche, alors que Bufalino me laisse indifférent : le caractère péremptoire du “je” surgit de façon embarrassante et fastidieuse. À part ça, il y a quelques années, j’ai invité Moresco à un colloque et j’ai été impressionné par sa prise de position dure contre Calvino. »

Partagez-vous son avis ?

« Avec le temps, j’ai commencé à prendre beaucoup de distance par rapport à Calvino, en partie parce que j’ai traduit une vingtaine de ses textes et que je n’en pouvais plus. J’aime Palomar, Sous le soleil jaguar et certaines pages de La route de San Giovanni. C’est un excellent nouvelliste, dans la meilleure tradition italienne, mais je n’ai jamais trouvé la Trilogie [Nos ancêtres : Le Vicomte pourfendu, Le Baron perché, Le Chevalier inexistant, ndt] particulièrement intéressante, il n’y a pas de perte, ce n’est pas comme si on lisait Dostoïevski ou Céline… Je suis d’accord avec Carla Benedetti… »

Benedetti l’opposait à Pasolini de façon négative.

« J’ai à nouveau traduit deux romans de Pasolini, Les Ragazzi et Une vie violente, que je n’avais pas relus depuis longtemps : le premier m’a beaucoup plu ; tandis que le deuxième, je l’ai trouvé répétitif, plus difficile à traduire que Gadda… Le meilleur Pasolini reste, à mon avis, l’essayiste, le journaliste. Mais mon regret, c’est Alberto Arbasino… »

Manganaro - La Bibliothèque italiennePourquoi ?

« Je me suis battu pendant une vingtaine d’années pour au moins essayer de faire traduire Fratelli d’Italia : il est absurde qu’en France il ne soit plus disponible depuis des décennies. Arbasino arrive à cueillir à la surface non seulement les éléments les plus importants de la société italienne, mais il écrit aussi des micro-histoires qui racontent le revers éthique de la société, les tics, les mondanités et leur côté grotesque. Ardu à traduire : je me souviens d’avoir vu ses notes sur les traductions françaises de ses premiers livres. Mortelles, mais je l’aurais affronté très volontiers. Avec ses digressions et curiosités sur tous les sujets, de la littérature au théâtre, au cinéma, en passant par la musique, Arbasino me semble même plus efficace que Pasolini dans l’analyse de la société contemporaine. »

D’autres regrets ?

« Consolo : J’ai traduit trois de ses livres, mais j’aimerais traduire à nouveau Le Retable, un chant immense, une prose splendide et profonde aux limites de la poésie, la condition qu’évoque Proust à propos de Baudelaire, toujours en équilibre instable entre la prose et le style lyrique. »

En Italie, de plus en plus, le roman policier prétend être le genre privilégié du roman social. Qu’en pensez-vous ?

« Je ne suis pas porté sur le roman policier, à moins qu’il ne s’agisse de chefs-d’œuvre américains, mais ça me semble être le signe d’une pauvreté de fond, comme s’ils n’y avaient pas d’autres instruments pour communiquer des expériences et des recherches. Et puis il ne me semble pas qu’il s’agisse d’exemples formidables, il leur manque la volupté du crime calculé et atroce que l’on trouve chez Hitchcock ou chez certains auteurs américains, il y a une espèce d’autosatisfaction, de connivence avec le crime, comme s’il était un peu fait chez soi. »

Même le roman policier de votre compatriote Camilleri ?

« Camilleri est parfois divertissant, il fait son travail, infatigable, comme si c’était un moyen de fuir la mort ou de la tenir à distance, comme nous l’enseigne le Tristram Shandy de Sterne. Parfois le roman policier est un genre littéraire qui se présente comme une investigation créative basée sur l’incertitude. Peut-être Sciascia en est-il le précurseur, avec cet effet de suspension constante qui n’autorise pas de trêve. C’est pourquoi je rappellerais Dostoïevski, qui me semble être un pionnier dans cette forme presque métrique ou musicale. J’ai l’impression que le policier renaît dans les années soixante-dix, probablement au plus près de la situation sociale, anthropologique et politique déterminée par le terrorisme et les années de plomb que l’Italie n’a pas vraiment su comment traiter, exactement comme la France n’a pas résolu l’Algérie. »

Vous avez aussi traduit Marcello Fois et Silvia Ballestra…

« Fois décrit, comme personne, le massacre du corps à l’intérieur de celui qui meurt, c’est très fort et violent, et implique une dose discrète de sadisme. Avec Les Ours de Silvia Ballestra, je me suis beaucoup amusé, je riais en traduisant : c’est bon signe, Gadda aussi me fait rire et me fait pleurer. Le sens de l’ironie, même involontaire, qu’on voit dans le sérieux, me fascine. C’est pourquoi je pense à Dostoïevski et à Gadda qui n’y mettent pas le “je” insupportable qu’y met Céline, où le tragicomique se termine parfois en pleurnicherie. »

Comment est-elle perçue, aujourd’hui, la littérature italienne en France ?

« Il y a encore beaucoup d’intérêt. Ma traduction récente du Guépard [de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ndt] a été vendue à 130 000 exemplaires. Pourtant j’ai l’impression qu’en Italie on n’a pas cette continuité de fond qu’il y a dans la littérature anglaise, dans la littérature russe ou française : il y a Verga en Sicile, Svevo à Triste, Gadda à Milan, mais il n’y a pas un lien profond entre ces expériences, il y a une espèce de contrainte du fait littéraire comme s’il était un fait isolé. »

Traduction de Cinzia Dezi.

Entretien avec Jean-Paul Manganaro, paru dans le Corriere della Sera du 10 août 2017.

Cet article est disponible en version originale sur le site Corriere della Sera

1 Comment on Entretien avec le traducteur Jean-Paul Manganaro

  1. Super article!! j’adore la littérature italienne, merci pour le partage 🙂

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