Bruits d’eaux, de Marco Martinelli

Par Cinzia Dezi

Bruits d'eaux, Marco Martinelli, La Bibliothèque italienne« Youssouf est un fanfaron. » Il a appris à conduire le bateau de son patron. Il se fait payer (la moitié de ce que demandent les autres). Les gens commencent à le rechercher et à lui apporter leurs sous. Lui, il n’y croyait même pas. Il avait débuté tout ça comme si c’était une plaisanterie. Dès qu’il se retrouve en mer, une vague de deux mètres les surmonte tous, lui et ceux qu’il transportait. « Ils se noient tous/Ils sombrent/Même le fanfaron/Fini/(silence) ».

Sakinah est une fille nigérienne, presque une enfant. Avec d’autres comme elle, une trentaine de fillettes, elle veut rejoindre l’autre côte pour travailler. Mais elle est condamnée à faire le plus vieux métier du monde. Sakinah et ses compagnes de malheur ont déjà été violées par les trafiquants et les policiers. Elles montent sur un bateau, fait avec du bois de mauvaise qualité, et elles finissent toutes au fond de la mer.

Jasmine, elle, est arrivée de Tunis « en remontant le canal de Sicile ». À huit cents mètres du rivage, le bateau se brise. « Jasmine intrépide/les huit cents mètres elle les parcourt à la nage. » Elle arrive en Sicile, mais est employée comme serveuse chez un vieux. Jasmine ne fait pas seulement la serveuse. Elle fait tout. « Jasmine sert l’octogénaire/même pour cette affaire-là/car/qui peut soutenir/qu’à quatre-vingts ans on n’est pas en mesure. » De toute façon il paie.

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Ces histoires-là sont parmi les histoires effrayantes que l’on retrouve dans la pièce Bruits d’eaux, écrite et dirigée par Marco Martinelli, metteur en scène et dramaturge de la troupe du Teatro delle Albe. Le spectacle a débuté en 2010, au Teatro Rasi de Ravenne (Italie) et depuis il a tourné partout en Europe et aux États-Unis. L’idée de cette œuvre n’est pas seulement venue de Martinelli, mais aussi d’Ermanna Montanari, compagne d’art et de vie du metteur en scène, actrice unique dont l’écrivain Nicola Lagioia a dit : « Voir jouer Ermanna Montanari est quelque chose que quiconque est sensible aux arts (ou à la mystique des corps) devrait faire une fois dans sa vie. C’est un peu comme voir jouer Maradona ou Federer. Quelque chose de similaire à ce que devait être la vision de Rudolf Nureyev en live. »

La pièce est interprétée par Alessandro Renda, comédien du Teatro delle Albe et réalisateur de tout ce qui concerne la vidéo dans la compagnie. Il joue le rôle d’un général au service du ministère de l’Enfer qui est le seul à soutenir qu’« il est plus facile d’accueillir que de repousser ». Ce général, le petit chef d’une petite île volcanique, est le narrateur ironique et grotesque de ces histoires pleines de terreur et de désespoir. Ce sont des contes qui émergent de l’ombre, de l’horreur : « Qui ne se noie pas pendant les cent premiers mètres/A encore cent kilomètres pour le faire. » Ce sont des portraits crus et poétiques des naufrages des migrants. Depuis 2010, alors que la question était déjà urgente, huit ans ont passé, mais malheureusement rien n’a changé : la pièce est toujours très actuelle et douloureuse. « À certains endroits, la mer sent la chair morte. »

La voix du général incarné par Alessandro Renda nous dit, avec cynisme et rudesse, la tragédie de ceux qui se noient dans la Méditerranée, en fuyant la guerre. La mer est un cimetière « économique » et « suggestif » : « Un coin là en bas ne coûte rien » ; on y trouve « lumière et poissons, sable et récifs » comme décor, pour honorer le désespoir humain et l’inhumanité de qui permet que cela continue.

Ce petit chef infernal tient la comptabilité des morts : il est obsédé par le nombre de noyés. Il veut tous les compter. Au moins, une fois ce « sale travail » effectué, il y aura de l’ordre dans le chaos inacceptable de la mort. Malheureusement ce n’est pas facile : il n’y a pas assez de lumière dans cette petite île dans laquelle il se trouve. Il n’arrive pas bien à voir. La lumière de la raison semble s’être obscurcie à tout jamais. Les idées ne sont plus claires et distinctes. L’irrationnel et l’inexplicable nous submergent.

Voir un extrait vidéo du spectacle in italien :

https://www.youtube.com/watch?v=WKpygAIqltk&list=PL2F595C001BD815BA

Bibliographie en italien :

MARTINELLI, Marco, Rumore di acque, Editoria & Spettacolo, 2010, pp. 80.

Bibliographie en français :

MARTINELLI, Marco, Bruits d’eaux — La plage de Daura, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro et Laurence Van Goethem, Lansman Éditeur, 2015, pp. 80.

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