Les ragazzi, de Pier Paolo Pasolini

Par Cinzia Dezi

Les Ragazzi fut le premier roman de Pier Paolo Pasolini, auparavant il s’était plutôt consacré à la poésie. L’œuvre lui a apporté le succès, mais lui a aussi valu un procès pour pornographie. C’était dans le courant de 1955, un moment délicat pour l’Italie, durant lequel les démocrates-chrétiens qui gouvernaient le pays eurent un « sursaut conservateur » (comme l’a remarqué le critique littéraire Francesco Muzzioli).

Plusieurs commentateurs sont d’avis que cette œuvre de Pasolini n’est pas vraiment un roman, mais plutôt un recueil de récits entremêlés et, constate le traducteur Jean-Paul Manganaro dans la préface, ceci est déjà un « choix programmatique important, partagé en une certaine mesure, à la même époque, avec Italo Calvino », car ce choix raccorde Pasolini « avec la tradition italienne de la nouvelle instaurée par Boccace ». L’œuvre, en tout cas, est animée par une chorale de personnages sur laquelle, jusqu’à la moitié du livre, domine le Riccetto (frisotté) ; personnage défini, comme les autres gamins, par un surnom qui en « résume le trait essentiel », comme le dit encore J.-P. Manganaro.

Mais quelle est l’histoire de ce livre ? Elle commence en 1946, après la Seconde Guerre mondiale, et se joue entièrement dans les banlieues de Rome, présentées comme un « non-lieu », une énième « terre désolée ». On ne voit jamais les splendeurs de Ville éternelle ; Pasolini nous montre ce qui est sordide, violent, immonde, ce qui va contre la morale de la bourgeoisie bien-pensante. Ces jeunes qui appartiennent au sous-prolétariat passent leurs journées sans travailler, car le travail est « un imprévu indéfini », nous explique le traducteur, qui a accompli l’immense tâche de rendre en français non pas l’italien, mais le romanesco, le dialecte parlé dans la région de Rome, dans lequel les protagonistes pluriels de Pasolini s’expriment.

 

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Le moteur de l’action de chaque épisode est l’argent, la tentative d’en gagner grâce à de petits vols et les mésaventures qui surviennent lorsque les malandrins se découvrent n’être rien de plus que des ingénus par rapport à d’autres bandits plus dégourdis dans cette « lutte pour survivre » décrite avec des touches violentes et directes dans les différents récits. C’est ainsi que, pendant la lecture, surgissent en nous les images d’un monde infernal qui était bel et bien l’autre face de l’Italie à peine reconstruite. Quelle reconstruction pouvait se faire sans tenir compte d’une large partie d’individus traités, dans son sein, comme des exclus ?

La monotonie du mécanisme narratif centré sur cette idée d’appropriation et de perte d’argent est rompue par les nombreuses tragédies qui s’abattent tour à tour, de façon plutôt immotivée, sur les protagonistes. Lesquelles représentent, selon F. Muzzioli, des « moments plus conventionnels, dont le contenu est émouvant et moralisateur ».

L’auteur semble nous dire que seuls deux choix s’offrent à la fin de l’adolescence : la mort ou l’intégration dans la société bourgeoise (qui est une « trahison du monde originaire » chanté par Pasolini comme unique voie pour ne pas devenir esclave du système de production capitaliste). C’est du moins l’interprétation de l’œuvre donnée par F. Muzzioli.

Pour conclure, Pasolini a réussi à nous décrire – avec les voix grossières, excitées, débraillées, démoniaques, mélancoliques de ses protagonistes – les banlieues de Rome, les quartiers les plus pauvres et malfamés de la ville dans les années 1950 du XXe siècle. La langue qu’il utilise est violente et crue comme l’histoire qu’il raconte, comme cette quotidienneté faite de vols, d’expédients, de sexe, de violence, d’une solitude profonde.

Bibliographie partielle en italien :

Bibliographie partielle en français :

  • PASOLINI, Pier Paolo, Les Ragazzi, traduit de l’italien (romanesco) et préfacé par Jean-Paul Manganaro, éditions Points, 2017, 288 pages.

 

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