Leçons de bonheur, d’Ilaria Gaspari

Par Gessica Franco Carlevero

La protagoniste regarde par la fenêtre l’immeuble d’en face. Deux jeunes frères se disputent, un vieux couple consomme son repas toujours à la même heure, en suivant toujours le même rituel.

La jeune fille qui nous raconte l’histoire a été abandonnée, du jour au lendemain, après dix ans d’amour partagé. Elle se retrouve seule à faire ses cartons pour libérer l’appartement qu’elle avait tenté, avec son compagnon, de faire ressembler à son idéal domestique. Maintenant, elle doit partir, le loyer n’est plus à sa portée. Elle décroche un tableau du mur et repense au moment où ils avaient enfoncé le clou, avec son compagnon. Ils riaient, en faisant semblant de se disputer parce qu’ils s’étaient trompés sur les dimensions.

Maintenant, l’intérieur a été démonté, objet après objet, il ne reste que les livres. Sur les étagères d’en haut se trouvent les manuels d’université poussiéreux, les livres de philosophie que la fille n’ouvrait plus depuis des années.

Et soudain elle se retrouve assise sur le sol, au milieu des cartons en désordre, en train de lire Kant, Schopenhauer, Nietzsche et le nihilisme. Là, elle a une illumination : le moment est venu de réfléchir à un moyen d’être heureuse.

J’ai étudié la philosophie, bon sang, mais en véritable thanatophile ! Je l’ai étudiée comme une science morte… Tout était là, devant mes yeux, et je n’ai rien vu. Soudain, chaque chose se révèle à moi. Ces livres que je n’ai pas ouverts depuis des années, je ne dois pas me contenter de les lire à nouveau : je dois leur laisser m’apprendre quelque chose, je dois faire en sorte qu’ils m’éduquent, une fois pour toutes… Je me guérirai par la philosophie, comme les Anciens.

Et c’est ainsi que, malgré des problèmes urgents et concrets à régler, la protagoniste entame son éducation philosophique et sa recherche du bonheur.

Cela pourrait faire présager une suite new age, sur le développement personnel, avec des cours yoga, de la nourriture végane ou de la méditation. Mais ce n’est pas le cas.

Ilaria Gaspari, l’autrice de Leçons de bonheur, est docteure en philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, elle sait comment s’y prendre.

Elle cherche l’esprit ancestral de la philosophie, quand la philosophie des écoles consistait avant tout en un art de vivre. Le bonheur, eudaimonia,en grec ancien, est un destin heureux que l’on se construit grâce à une juste posture de corps et d’esprit.

On ferait mieux de regarder de plus près l’exemple des Grecs anciens : pour eux, en cela bien plus modernes que nous, il n’existait pas de hiatus entre la réflexion et la vie… Et l’ambition principale du philosophe n’était pas de bâtir des systèmes, ni de spéculer de manière abstraite, comme le dit au IIIe siècle avant Jésus-Christ le platonicien Polémon d’Athènes, c’était avant tout dans les “choses de la vie” qu’il fallait s’exercer.

Par la suite, à travers une chronique de six semaines, Ilaria Gaspari nous entraîne dans une expérience existentielle étonnante, à l’école des grands maîtres anciens

La première semaine est consacrée à Pythagore. Tout d’abord, il faut apprendre par cœur les préceptes :

  • Abstiens-toi des fèves  
  • Ne ramasse pas ce qui est tombé
  • Ne touche pas un coq blanc
  • Ne romps pas le pain
  • Ne franchis pas les poutres
  • N’attise pas le feu avec un couteau
  • ….

« Devenir pythagoricienne, c’est bien joli. Mais dans les faits ? Certaines des règles sont tout bonnement indéchiffrables », se dit la protagoniste.

Toutefois, malgré les difficultés, l’apprentissage se poursuit semaine après semaine, avec les enseignements de Pythagore, Parménide, Épictète, Pyrrhon, Épicure et Diogène.

Leçon de bonheur est une sorte de journal intime philosophique dans lequel les anecdotes de la vie ordinaire se mêlent aux théories des grands maîtres anciens. Le lecteur, en compagnie de la protagoniste, se sent accompagné à travers une expérience existentielle qui lui permettra de renouer avec soi-même et d’entrevoir l’eudaimonia, le bonheur.

GASPARI, Ilaria, Leçons de bonheur, traduction de l’italien par Romane Lafore, PUF, 2020, 181 pages.

GASPARI, Ilaria, Lezioni di felicità, Einaudi, 2019, 123 pages.

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