Conversation avec Cristiano Pelagatti, le directeur de l’association lyonnaise Lucciola Vagabonda

Propos recueillis par Gessica Franco Carlevero

Depuis une dizaine d’années, l’association culturelle lyonnaise Lucciola Vagabonda travaille à la diffusion de la littérature italienne en France en organisant des rencontres littéraires, des clubs de lecture et d’autres évènements culturels. Lecteur passionné et très actif dans le milieu littéraire italo-français, son directeur Cristiano Pelagatti nous raconte l’aventure de cette association qui a su évoluer au fil du temps, s’adapter pour trouver de nouvelles ressources lors de cette dernière année critique.

Bonjour Cristiano, pourrais-tu nous raconter les origines et l’histoire de Lucciola Vagabonda ?

Le projet démarre au début de l’année 2010 et la Lucciola Vagabonda se concrétise en octobre de la même année sous la forme d’un site marchand proposant uniquement des ouvrages de littérature italienne en italien. La difficulté pour obtenir des livres italiens à Lyon a été l’étincelle, une sorte d’agacement face à cette absence dans une région où la culture italienne est omniprésente. En 2017, il y a ensuite le choix de transformer cette librairie en association pour me consacrer davantage à l’humain. Le nom Lucciola Vagabonda est le reflet de l’image que mes enfants (âgés de 3 et 5 ans en 2010) avaient de leur père à ce moment précis de leur vie. En 2010, j’ai demandé à mes deux filles de trouver un nom pour la librairie et Lucciola Vagabonda a été le fruit de cette pensée enfantine. Lucciola (choisi par ma deuxième : Délia) car souvent je lis le soir dans un endroit sombre à peine éclairé par une petite lumière, faible mais pas éphémère ; Vagabonda (choisi par ma première : Alicia) car je me déplace toujours avec un livre sur moi, dans une poche, dans mon sac et peut-être dans mon cœur (cette expression lui appartient).

Quelles sont les valeurs que votre association veut promouvoir et ses projets pour le futur ?

L’accueil, l’ouverture, l’écoute : je ne pense pas qu’il soit possible de partager cette passion en dehors de ce cadre. Les projets pour le futur : envisager une manifestation autour de la littérature italienne à Lyon et « casser » l’identification de la Lucciola Vagabonda à moi seul, même si je suis l’initiateur de ce projet.  

Est-ce que le travail de Lucciola Vagabonda s’adresse surtout aux expatriés italiens en France, ou y a-t-il aussi un intérêt envers la littérature italienne de la part des lecteurs français ?

Je n’ai jamais imaginé cette séparation et au fil des années, je me suis rendu compte que cette envie de partage s’adressait spontanément aux deux types de lecteurs. Nombreux sont les lecteurs français passionnés par la littérature italienne et d’une certaine manière je ne peux que les remercier, car à travers leur regard j’ai pu nourrir mon sens critique envers ma propre culture.   

Les rencontres avec les auteurs représentent une part importante de votre mission. Voudrais-tu nous raconter une anecdote intéressante sur les nombreux écrivains que Lucciola Vagabonda a accueillis au fil des années ?

Tout d’abord je ne sais pas s’il s’agit d’une partie fondamentale de ma mission, mais une chose est certaine : le mot « rencontre » est bien celui qu’il faut employer. Ces rencontres ne sont pas uniquement la présentation d’un livre face à un public, c’est aussi un lien qui se tisse et qui reste, deux vies qui se croisent et qui choisissent de ne pas se quitter. Parmi les anecdotes, j’en retiens deux. La première : en présentant Paola Cereda à Lyon (son ouvrage Quella metà di noi) je découvre sa passion pour le football. Une passion qu’elle partage avec son compagnon : elle pour la Juventus de Turin et lui (Toscan) pour la Fiorentina. Étant moi-même Toscan et supporter de la Viola je saisis « l’alchimie complexe » de cette cohabitation. J’en ris encore. D’ailleurs les noms de certains personnages qui habitent ses romans sont bien originaires de cet univers footballistique. La deuxième : j’ai eu le plaisir d’inviter deux fois en Savoie Donatella Di Pietrantonio ; sa bienveillance envers l’autre et son humilité font partie de mes plus beaux souvenirs. Lors de son premier séjour à Chambéry à l’occasion du Festival du Premier Roman, en discutant avec elle je lui racontais que ma mère, malgré mes 49 ans sonnés, continuait de m’appeler Cristianino comme si le temps pour elle était resté figé à mon enfance. Depuis Donatella Di Pietranonio m’appelle ainsi. Quand nous nous écrivons, je ne peux pas m’empêcher d’esquisser en silence un petit sourire en lisant « Cristianino ».  

Quels sont les aspects les plus difficiles à gérer dans votre travail, et surtout comment avez-vous surmonté ces derniers mois marqués par la pandémie du covid 19 ?

Avoir la responsabilité d’une association demande sans doute plusieurs « qualités » : savoir se remettre en question en permanence, être à l’écoute en faisant le choix de l’apaisement plutôt que du conflit, composer avec des personnalités parfois très fortes (je pense au club de lecture que j’anime et qui participe à la sélection du vainqueur de la sélection italienne au Festival du premier roman de Chambéry), savoir toujours garder cette neutralité qui légitime vos choix. Comment surmonter cette période du Covid 19 ? 1) Ne pas se laisser démoraliser par cette morosité due à l’enfermement et aux séparations. Les rencontres en présentiel étant devenues impossibles, nous nous sommes familiarisés avec l’outil informatique et avons fait le choix des présentations en visioconférence. Sans doute un choix « par défaut », mais n’oublions pas qu’un livre a besoin de vivre, d’exister, d’être raconté. 2) Même si cela aujourd’hui demande beaucoup d’énergie, il faut continuer à transmettre à nos lecteurs cette passion. Je pense au club de lecture. Distribuer les livres, les faire circuler, débattre, et surtout ne pas s’oublier.      

Pour revenir à des sujets plus littéraires, quels sont, d’après toi, les auteurs italiens les plus lus et appréciés par les lecteurs français ?

Avec l’expérience je trouve que les lecteurs français sont moins « attachés » à un auteur en particulier, moins fidèles et cela montre une certaine maturité et une plus grande ouverture à la découverte de jeunes écrivains. Cependant il y a certains auteurs qui se démarquent ; je pense à Francesca Melandri, Erri De Luca, Tiziano Scarpa, Niccolo’ Ammaniti et Donatella Di Pietrantonio qui connaissent une vraie célébrité parmi les lecteurs de France et dont les dernières parutions sont attendues.   

Est-ce qu’il y a des thématiques qui reviennent souvent dans les romans italiens, et aussi, qu’est-ce que les lecteurs français cherchent ou s’attendent à trouver dans un livre écrit par un auteur italien ?

L’enfance et l’adolescence, la pauvreté ou la complexité des rapports familiaux avec un regard particulier porté sur la désintégration des modèles traditionnels, la vie ordinaire et quotidienne, la maternité analysée à travers ses contradictions et ses inquiétudes ont une place particulière dans la littérature italienne : on les trouve beaucoup moins dans la littérature française. Il s’agit bien évidemment d’une synthèse sur un sujet immense.

Trouves-tu qu’il existe une spécificité ou une caractéristique qui définit la littérature contemporaine italienne ?

Son engagement : le choix du réalisme politique et social, de la réflexion sur l’Histoire, notamment celle du fascisme ou encore des années de plomb, sur les difficultés des milieux populaires ou encore les mafias amènent les auteurs à prendre position, et pas seulement à pratiquer une analyse psychologique des situations écrites.

Comment la littérature italienne a-t-elle évolué depuis les années des grands auteurs désormais classiques comme Pavese, Fenoglio, Calvino, Gadda, Morante, Sapienza…

Une question qui nécessiterait à elle seule une conversation entière. Je pense qu’une des évolutions les plus marquantes est sans doute l’affirmation progressive d’une narration non fictionnelle, fortement nourrie par la réalité socioculturelle du présent. Une sorte de narration hybride, de nouveau réalisme qui associe la vivacité d’un style journalistique aux techniques classiques du roman. Un ouvrage comme Gomorra, publié en 2006, a marqué un virage même si cette tendance avait déjà fait son apparition aux États-Unis à la fin des années 60. Je pense notamment à Truman Capote et son In Cold Blood. Un nouveau réalisme presque « télévisé » qui est le reflet d’une exigence, d’un besoin d’engagement social qui fait le choix de présenter la réalité dans ses aspects les plus cruels en opposition au naturalisme traditionnel avec ses longues descriptions et sa recherche du détail. Un basculement qui alimente aussi selon moi la recherche « d’une ivresse émotionnelle » des lecteurs. La première personne, « l’io narrante », montre la volonté de l’auteur de se positionner face aux lecteurs comme le dépositaire de cette réalité. Autre évolution intéressante : la part croissante occupée par la littérature féminine et des thèmes propres qui l’habitent souvent. Tout à l’heure, en parlant des thématiques qui se dégagent dans les romans italiens, j’ai mis l’accent sur « la complexité des rapports familiaux avec un regard particulier porté sur la désintégration des modèles traditionnels » ; il y a une tendance à mettre en scène le rôle de la mère et de la maternité en ouvrant la réflexion sur les contradictions et les souffrances qui peuvent marquer à jamais des destins féminins.   

Pour conclure, peux-tu nous conseiller trois livres parmi lesquels : un classique, un livre contemporain et une bande dessinée ?

Un classique : La bella estate, de Cesare Pavese.
Un livre contemporain : Tutto chiede salvezza, de Daniele Mencarelli.
Une bande dessinée : Sputa tre volte, de Davide Reviati.

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