J’ai volé la pluie, d’Elisa Ruotolo

Par Alexia Caizzi

Poésie : c’est bien la première suggestion qui vient à l’esprit en lisant les nouvelles qui composent ce délicat et précieux recueil. Car c’est ce que Elisa Ruotolo fait dans J’ai volé la pluie : elle arrive à traduire en poésie une vie quotidienne coriace, grinçante, bancale. Sur le fond d’un sud archaïque, à une époque indéfinie du siècle dernier – on est en Italie, à Naples et ses alentours, mais il pourrait s’agir de n’importe quel sud, n’importe quelle province, ailleurs –, les histoires de ces protagonistes que l’on pourrait définir comme « ordinaires » prennent la forme d’un long poème fait d’odeurs, d’actions anodines, de sentiments mal compris et mal maîtrisés, de mots répétés dans des journées apprises par cœur.

La première nouvelle, dont le titre Molto leggenda (Très légende) s’inspire d’un court-métrage réalisé par de jeunes artistes de Naples, comme le spécifie Ruotolo, et fait penser à toutes ces tendres exagérations enfantines, met en scène les illusions d’un jeune garçon convaincu de pouvoir devenir un footballeur « légendaire ». Son père entraîne une petite équipe, qui joue perdant chaque dimanche après-midi : un jour l’intervention du protagoniste offre à l’équipe désespérée une victoire et à son père l’espoir trompeur – d’ailleurs comme quasiment tout espoir dans les univers accablants décrits dans ses nouvelles – qu’il pourra devenir un champion. Mais le futur est là pour briser les rêves du fils victime d’un système impitoyable auquel il préfère l’autodestruction, et étouffer les ambitions du père qui avait cru dans une chance de rédemption.

Les figures féminines sont centrales dans Il bambino è tornato a casa (L’enfant est rentré à la maison) : d’abord c’est la protagoniste Maria qui témoigne d’une enfance lointaine où elle accompagnait sa grand-mère dans un quartier populaire de Naples pour qu’elle puisse acheter des bijoux en or afin de les revendre aux gens du village. Quoiqu’elle n’aimât pas les trafics de sa grand-mère, désormais, Maria, devenue une femme adulte, est obligée de se dédier aux mêmes activités. Son mari l’a abandonnée après que le petit Matteo, leur fils, a disparu quand il était encore petit. Les deux sœurs de son mari continuent de rendre visite à Marie : ces femmes, aussi mystérieuses que dévouées, semblent investies d’une mission, celle de remplacer une absence avec deux présences. Puis un jour, inespéré, le retour. Ou son fantôme.

Dans la troisième nouvelle, Guardami (Regarde-moi), la voix mélancolique du protagoniste raconte la solitude de son foyer familial après le départ de sa mère. Il habite dans un petit village et sa vision du monde tourne autour de la vie de cette communauté. Ici Ruotolo esquisse des personnages uniques, comme Cesare, qui est sourd-muet, pour lequel l’incommunicabilité n’est pas seulement une barrière physique, ou Silvia, une fille malheureuse, abandonnée par sa famille, qui fait le ménage chez les gens du village tout en cherchant un abri pour échapper à son passé. Elle arrive chez le protagoniste pour y rester : c’est ici qu’elle rencontre Cesare et que le protagoniste devine que l’amour est une question compliquée.

Elisa Ruotolo a un grand talent : elle transfère sur la page des lieux, une ambiance, les profondeurs de l’âme à travers une narration dense et dans l’espace confiné – ce qui est toujours un défi, qu’elle a su relever et gagner – d’une nouvelle. « Un regard sincère, sombre, tout en gardant une lueur de pitié », a écrit la célèbre écrivaine italienne Michela Murgia à propos d’Elisa Ruotolo. J’ai volé la pluie, déjà publié en France ainsi qu’aux États-Unis, est un petit chef-d’œuvre qui signe le début du parcours littéraire riche et original de cette magnifique écrivaine italienne.

Bibliographie française

RUOTOLO, Elisa, J’ai volé la pluie, traduction de Nathalie Bauer, Cambourakis, 2018, 150 pages.

Bibliographie italienne

RUOTOLO, Elisa, Ho rubato la pioggia, Nottetempo, 2010, 164 pages.


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