Conversation avec Valerio Varesi : « Le but du narrateur est d’extraire un sens du chaos apparent »

Parfois il faut extraire la réalité, l’essence des choses qui est cachée au-dessous d’une surface apparemment lisse.

Par Martina Petrucci

Vous êtes journaliste et écrivain à la fois, je suppose que vos deux vies se croisent au moment de la création ; votre écriture engagée ne se limite pas à aborder des questions sociales. J’ai eu l’impression qu’elle voulait non seulement faire réfléchir, mais aussi informer. Auparavant, vous avez parlé d’« informer et déformer », deux verbes qui ont attiré mon attention : de quelle manière avez-vous réussit à « déformer » la réalité dans votre roman La Main de Dieu ? 

Alors, lorsque je parle de « déformation », je parle essentiellement d’une reconstruction de la réalité : ce qui apparaît dans les journaux ou à la télévision est l’histoire linéaire d’un événement ; « déformer » signifie le reconstruire en profondeur, à travers une recherche des raisons qui sont évoquées dans la chronique d’un fait divers. La chronique est en effet censée s’appuyer sur la charge de la preuve et ne peut rien dire d’autre que ce qui est prouvé.

Dans La Main de Dieu, j’ai voulu reconstruire certains faits divers qui reflétaient clairement les contrastes entre deux types de pensée : celle spéculative, qui veut utiliser la nature pour gagner de l’argent et celle qui veut conserver la nature. Ce monde a enclenché une sorte d’autodestruction, donc il y a une lutte en cours entre ceux qui veulent changer notre approche de la réalité et ceux qui veulent la garder en l’état. En particulier, il y a les intérêts des industries fossiles et celui des industries innovantes et des énergies alternatives et renouvelables. Je parle de « déformation », car d’un côté je forge les faits divers, je veux venir à bout de leurs contenus les plus intimes. Il y a des faits divers qui sont développables, il s’agit de contenus résumés qui ne décrivent pas suffisamment les contradictions contemporaines. Dans l’intrigue de La Main de Dieu, tout repose sur un fait divers qui pourtant n’est pas déchiffrable. La « déformation » signifie donc écraser la réalité et en extraire le contenu, la développer. Parfois il faut extraire la réalité, l’essence des choses qui est cachée au-dessous d’une surface apparemment lisse.

En outre, quelle est selon vous la bonne manière de s’informer sur la réalité italienne actuelle ?

C’est très difficile, parce qu’aujourd’hui les nouvelles arrivent de partout, et souvent ce sont de fausses nouvelles, non prouvées. Internet et les réseaux sociaux ont altéré la vision la plus sobre de la réalité. En particulier, les jeunes gens, du moins en Italie, s’informent à partir de sources qui ne sont plus les sources traditionnelles, ils s’informent à travers les agrégateurs d’information, comme Google, qui met sur un même plan toutes les informations, de façon approximative. Il manque le contexte, il n’y a pas de profondeur historique. Les jeunes gens doivent se forger un sens critique, notamment à partir de la lecture, en essayant d’approfondir, sans se contenter de ce qui est raconté. On constate une altération de l’opinion publique, comme pour le Brexit qui s’est appuyé sur une campagne de fausses informations. Internet est un outil à la fois utile et diabolique : chaque fois que nous effectuons une recherche nous sommes profilés et ceux qui sont de l’autre côté se font une idée de nous, de nos attentes, de nos exigences et de nos peurs. Ce profilage est ensuite vendu aux entreprises. Or, dans le cas du Brexit, ce profilage a servi à pousser les gens à voter pour la sortie de l’Europe. Il existe cette enquête de l’Observer qui dit qu’au Pays de Galles les gens ont voté poussés par la peur de l’immigration et parce qu’ils pensaient que l’Europe n’investissait pas assez d’argent pour leur nation. En réalité, il s’agit de deux idées erronés. Le Pays de Galles a un très faible taux d’immigration et l’Europe y a investi beaucoup d’argent. Cependant, ces informations ont suscité la peur et fait voté pour le Brexit. Aujourd’hui plus que jamais il est nécessaire d’avoir un sens critique, la capacité de discerner, de reconnaître la réalité. Les jeunes doivent faire ça.

Au fil du roman, Soneri se dévoile de plus en plus aux yeux du lecteur, à partir notamment de son lien avec le lieu où il se trouve. On assiste à son évolution. Aviez-vous anticipé cette évolution dans les premiers romans ou a-t-elle été inattendue ? S’est-elle révélée au fur et à mesure de l’écriture ?

Je suis certain que le personnage a évolué, il a grandi, il s’est raconté un peu lui-même. Il y a des personnages qui ne changent jamais, si on pense à Maigret, par exemple. Mon personnage change car l’auteur change, ce que j’écrivais il y a quinze ans diffère de ce que j’écris maintenant. J’ai changé mon approche de la réalité, je me suis convaincu de choses dont je ne l’étais pas avant. Il y a plusieurs éléments qui font que, finalement, si tu es connecté à ton personnage, l’écriture change elle aussi. Moi, je ne l’avais pas prévu, d’abord parce que je ne pensais pas que Soneri deviendrait un personnage sériel. Il m’a suivi tout au long de mon propre changement et, par ricochet, il a également changé.

À propos de la série télévisée Nebbie e delitti (« Brouillards et délits ») tirée de vos romans, trouvez-vous que Soneri reflète la personnalité du Soneri de vos livres ?

Oui, tout à fait. Au début, j’avais peur, car Barbareschi est un acteur qui interprète des personnages hauts en couleurs, il est fougueux, aime l’action, un peu fanfaron. Mais il a interprété le personnage de manière presque philologique, il a vraiment su s’imprégner du rôle, il a été brillant. La seule chose, c’est qu’il est bel homme, alors que Soneri est plus modeste. De toute façon, la télévision a besoin de personnages qui crèvent l’écran, donc c’est justifié.

Revenons à La Main de Dieu : peut-on considérer le Po, la ville de Parme, ainsi que les Apennins comme des personnages ? Avec chacun leurs nuances…

Oui, sans doute. Les paysages sont pour moi de véritables personnages, qui sortent de la page pour devenir le contexte, les contenants d’une scène, d’une histoire que je suis en train de raconter. Le roman noir diffuse une couleur, une atmosphère, des sensations… Dans ce cas, le brouillard est sûrement un élément fondamental.

Pendant la rencontre du 6 octobre 2022, à l’occasion du Festival Toulouse Polars du Sud, qui s’est déroulée à l’Université Jean Jaurès, vous avez parlé du rôle du narrateur, qui est censé « disséquer » la réalité pour identifier les symptômes d’une maladie que l’auteur semble vouloir « diagnostiquer », pour ainsi dire. Cette vision de la société m’intéresse particulièrement et je me demande s’il est possible de reconnaître ces symptômes, qui conduisent ensuite au crime.

Il y a des histoires emblématiques, parfois l’homicide n’est pas seulement une personne qui en tue une autre. Il peut être le symptôme d’une maladie, quelque chose comme l’emblème de notre vie. Par exemple, Maso – qui est devenu un cas d’école –, ce garçon tue ses parents pour l’héritage, pour pouvoir s’acheter une BMW noire et vivre la belle vie. C’est un crime brutal, mais il faut le lire selon une autre perspective : un jeune garçon inquiet qui grandit dans le mythe de l’argent. Dans son évolution vers la cupidité, l’argent est devenu une fin en soi. Donc, l’argent est plus important que la vie, voire que la vie de ceux qui nous ont donné la vie. Ce crime est à interpréter comme un crime emblématique.

Le but du narrateur est d’extraire un sens du chaos apparent. Le roman noir y est particulièrement adapté, c’est un instrument d’enquête sur la réalité qui œuvre en profondeur, car il part d’une violence, d’une insulte profonde faite à l’humanité. Le narrateur, tel un médecin tentant d’identifier des symptômes, part à la recherche d’une maladie, de ce qui est à son origine.

À propos de votre approche engagée envers les problématiques actuelles, expliquez-nous pourquoi vous choisissez de parler de la collectivité à partir d’une histoire individuelle ?

C’est la même procédure inductive que celle utilisée par Soneri, je pars du particulier pour aboutir à l’universel. Il y a des personnes qui sont l’emblème de nombreuses autres. Par exemple, ceux qui ont gouverné l’Italie pour plusieurs années étaient une synthèse des Italiens, qui se sont reconnus en Mussolini, ensuite dans la Démocratie chrétienne, puis en Andreotti, en Craxi, en Berlusconi, en Bossi… c’est-à-dire en ceux qui ont su identifier l’idem sentire d’un pays ou du ventre d’un pays et qui se sont comportés de façon mimétique. Les Italiens pensent « je voudrais être comme lui ».

Ceux qui tuent ont peut-être une motivation qui appartient aussi à d’autres personnes, qui probablement ne tuent pas parce qu’elles ont plus de contrôle. Il s’agit d’une tension immanente qui jaillit de l’individu. L’angoisse du futur, la peur de l’autre, l’envie sociale. L’homicide en soi part d’un fait concret mais résume un sentiment qui est bien plus ample et diffus. Cela reste souterrain chez certains, mais c’est bien là.

Le tourisme qui est né autour de Cogne, Avetrana, Erba… c’est pour objectiver le mal, les personnes se disent « le mal est là et non ici » et cela par peur de l’avoir en elles-mêmes.

Nous sommes tous de potentiels assassins et personnes violentes. Heureusement que chez la plupart d’entre nous le mal reste enterré sous une couche composée de raison, d’autocontrôle, d’éducation. Cela jaillit pourtant chez certains. Les sociétés qui créent les tensions les plus fortes sont celles qui déclenchent ensuite de la violence chez les individus les plus fragiles.

Dans une société qui est de plus en plus massifiante, la tension est engendrée par le manque de culture aussi, par les inégalités sociales.

Gianni Morandi chantait « Un sur mille réussit », mais que se passe-t-il pour les neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf autres ?

Une question sur les traductions de vos romans : En tant que traductrice, je pense qu’il y a forcément de la perte du point de vue mélodique, étant donné que chaque langue répond à ses propres sonorités. Selon vous, ce facteur – inévitable dans le processus du passage d’une langue à l’autre – peut-il avoir des conséquences au niveau du contenu ? Je vous pose cette question car je sais que vous faites très attention au rythme des phrases en italien.

Oui. Moi j’écris comme ça. Le talent du traducteur réside dans le fait de réussir à se syntoniser avec ma langue, comme un acteur censé s’imprégner d’un rôle. Ensuite, il faut chercher le rythme juste dans sa langue maternelle, qu’il soit le plus proche possible de la langue traduite. C’est très difficile, en effet je pense qu’un traducteur est lui-même un écrivain. De nombreux traducteurs ont été des écrivains, par exemple en Italie on a découvert une grande partie de la littérature américaine grâce à des traducteurs comme Pavese, Vittorini, Fenoglio qui étudiaient et lisaient les auteurs américains. L’habilité du traducteur réside donc dans cet art : savoir être sensible à la langue de l’autre. Je ne crois pas qu’il sera possible de reproduire exactement la même musicalité, mais on peut en créer une autre. De toute façon, il y aura inévitablement de la perte. Il suffit de penser aux traducteurs français de Camilleri. Dans mon cas, c’est peut-être plus facile, je n’utilise pas d’argot, je ne fais pas de pastiches linguistiques comme Gadda, mais j’ai quand même ma musique. Florence Rigollet m’interroge souvent, pour trouver l’équivalent français de ce que j’ai choisi en italien. On peut perdre ou gagner quelque chose. Je fais référence à la traduction de Caproni de Mort à crédit de Céline, qui a adapté son argot au toscan. Personnellement, j’ai apprécié ce choix, mais certains l’ont considéré comme une trahison. Tout traduction est une trahison, il y a pourtant des traductions bien faites et d’autres mal faites. Caproni est arrivé à donner une musique, une particularité, une langue reconnaissable, qui est exactement ce que Céline a fait avec son écriture absolument reconnaissable.

Enfin, est-ce que vous vous consacrez à un nouveau roman en ce moment ? S’agit-il toujours d’un roman noir social ?

J’ai déjà écrit un roman noir qui sortira dans la collection Omnibus de Mondadori, qu’on veut relancer. Ce livre peut être lu comme une réflexion sur notre condition durant le Covid-19, où nous nous séparions des autres par peur de nous contaminer, tout en ayant besoin de rester en contact les uns avec les autres. Un homme commet un meurtre, s’échappe, se défend, essaye de dissimuler toute trace de son crime, mais veut également garder des liens avec la collectivité.

L’autre roman concerne Soneri et aborde les thématiques de notre mémoire et de celle des ordinateurs, deux éléments qui interagissent pendant l’enquête.

Enfin, je suis en train de rédiger une biographie romancée de Teresa Noce, un personnage incommensurable de l’après-guerre, de la Résistance. Une femme presque inconnue, avec un courage et une détermination infinis. Après la Résistance en Italie, elle s’est engagée dans la guerre en Espagne, a connu la clandestinité en Italie, puis la fuite en France. Elle a réussi à boycotter les munitions allemandes. C’était la femme de Luigi Longo, tous deux se sont séparés pour des raisons de clandestinité mais aussi parce qu’il eut d’autres relations. Il s’agissait donc d’une séparation physique et réelle. Après la guerre, ils essayèrent de repartir de zéro, mais sans succès. Longo demanda ensuite le divorce à Saint-Marin en faisant de fausses cartes, de faux témoignages, puis des documents furent envoyés à une adresse de Rome où Teresa Noce ne vivait plus. Elle a apprit la nouvelle dans le journal Il Corriere della Sera Je veux écrire ce livre pour raviver notre mémoire, pour mettre en lumière la figure de Teresa Noce.

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