Un certain regard sur la dramaturgie italienne en France

Par Massimo Marino

 

Autrefois, Eduardo De Filippo, Dario Fo, Carmelo Bene, Pier Paolo Pasolini étaient connus en France, si l’on parlait d’auteurs de théâtre. Aujourd’hui ils sont peut-être moins nombreux à avoir atteint la notoriété. On trouve aux Éditions de l’Arche , maison avec un beau catalogue dédié à la dramaturgie, des œuvres de Stefano Massini , de Fausto Paravidino, de Spiro Scimone. Certes les Français tombent souvent amoureux des artistes italiens, mais ils les veulent en scène, avec tout leur corps et leurs inventions d’acteurs, et c’est ainsi depuis l’époque de la Commedia dell’arte. La France est séduite par les visions qu’invente Romeo Castellucci, par les rondes poétiques de Pippo Del Bono, par l’effondrement dans les entrailles méditerranéennes d’Emma Dante, par les performances entre le baroque et l’hypermoderne, le trash et la provocation de Ricci/Forte, par la politique de la jeunesse rebelle des Motus, par le théâtre intime quotidien fuyant et lancinant, suspendu entre la personne et le personnage, de Deflorian-Tagliarini… plus que par les textes d’une dramaturgie italienne qui par ailleurs a pris de l’élan depuis peu.

C’est une chose connue qu’en Italie la scène a longtemps soustrait l’espace au texte théâtral : tout d’abord parce que dans l’après-guerre il fallait renouveler le répertoire en récupérant la grande littérature théâtrale étrangère effacée par le fascisme ; ensuite à cause de l’affirmation et du succès tardifs du metteur en scène ; en dernier lieu à cause de la désertion des scènes par les écrivains, stigmatisés en 1965 par une enquête de la revue Sipario, qui a eu le mérite d’amener des noms comme Pasolini, Moravia, Ginzburg, Testori à écrire pour la scène.

Et pourtant en France on peut écouter, et parfois voir sur scène, beaucoup de théâtre italien contemporain, beaucoup d’écritures aussi, dont les parcours en Italie ne sont pas très heureux, même si ces dernières années un plus grand intérêt pour la dramaturgie a vu le jour. Grâce à différents séminaires, projets d’échange, programmes européens, festivals qui ont permis de traduire des textes italiens, avec des mises à jour continuelles de ce panorama.

« Face à Face » (organisé en Italie par Pav, une agence romaine de production et de communication) est la manifestation qui a le plus orchestré de traductions et de mises en avant de textes du nouveau théâtre italien, au moins dans les milieux spécialisés, avec un beau défilé de noms à partir du 2009. D’Ascanio Celestini à Lucia Calamaro, en passant par Mario Perrotta, Spiro Scimone, Roberto Cavosi, Vitaliano Trevisan, Armando Pirozzi, tous ces noms de la scène italienne ont été invités à lire ou à mettre en espace leurs œuvres. Puis certains ont aussi été publiés, comme Celestini, souvent grâce à la caisse de résonnance du Festival de Liège, qui a permis des mises en scène de leurs œuvres avec des comédiens francophones. C’est arrivé à Marco Martinelli, dont Rumore di acque (Bruits d’eaux) et Bonifica (La Plage de Daura) ont été publiés en langue française par la maison d’édition belge Lansman. « Fabulamundi » est un autre projet organisé par Pav, il vise à porter dix auteurs italiens à l’attention du public des pays européens partenaires. Parmi les noms à suivre en ce moment, il y a ceux qui sont considérés – à tort ou à raison – comme émergents, et certains sont bien représentés en Italie par des organismes ou des compagnies théâtrales (et pas que des marginales !). C’est le cas de Davide Carnevali, Emanuele Aldrovandi et Lorenzo Pisano qui ont été produits par Ert Fondazione, d’Armando Pitozzi mis en scène par le Théâtre Metastasio de Prato et d’autres, de Fabrizio Sinisi, dont l’écriture plus dense que celle des auteurs précédemment cités, a une forte trame poétique et théâtrale faisant de lui une espèce de Thomas Bernhard méditerranéen, dramaturge et écrivain pour la Compagnie Lombardi-Tiezzi et pour d’autres troupes.

En réalité, la connaissance de la dramaturgie italienne en France est encore fragmentaire (mais c’est aussi le cas en Italie, mis à part les exceptions nommées et quelques autres, relégués dans des théâtres mineurs). Et, quand on passe de la mise en espace à la publication, cette connaissance est souvent déléguée à des anthologies, comme Théâtre italien contemporain. Des auteurs pour le nouveau millénaire qui essaie de faire le point sur ce qui se passe du côté italien des Alpes. Dans ce volume qui date de 2014, on trouve de tout : du théâtre-récit de Marco Baliani (traduction de Kohlhaas, écrit avec Remo Rostagno), à des auteurs de textes purs comme Edoardo Erba (Maratona di New YorkLe marathon de New York), Alberto Bassetti (Il ventreLe ventre), Pia Fontana (Eclisse totaleÉclipse totale), jusqu’à des maîtres du Nouveau Théâtre et leurs pièces à forte tonalité grotesque, comme dans Salmagundi, favola patriottica (Salmagundi, fable patriotique) de Marco Martinelli, ou encore Mimmo Sorrentino, connu pour son travail sur des situations sociales difficiles, avec Ave Maria per una gatta morta (Ave Maria pour une sainte nitouche), à Wunderkammer Soap de Ricci/Forte ou le théâtre-récit de Saverio La Ruina, Italianesi (Italbanais).

 

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Lina Prosa est un autre nom faisant passer beaucoup de théâtre italien en France ; première femme italienne à être allée sur les planches de la Comédie Française avec Lampedusa Beach (Éditions Les Solitaires Intempestifs, traduction de Jean-Paul Manganaro). Prosa a même été décorée du titre de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et puis elle a assisté à la mise en scène de toute la Trilogie du naufrage. Et un autre auteur sicilien présent sur scène et dans les éditions françaises est Tino Caspanello. Les textes de Lina Prosa ont été représentés au StudioThéâtre de la Comédie Française ; ceux de Scimone et Paravidino au Vieux-Colombier, et non sur la scène principale de la Comédie Française, ce qui indique que ces textes sont considérés comme des écritures théâtrales de niche.

Le cas de Stefano Massini est différent : il est présent avec plusieurs titres dans le catalogue de l’Arche, lesquels sont souvent cité dans la presse, en particulier sa Lehman Trilogy. Il se vérifie donc que les auteurs connus en Italie (dans ce cas le Piccolo Teatro et le somptueux spectacle mis en scène par Luca Ronconi) percent aussi au-delà des frontières nationales. Pour les autres, c’est beaucoup plus difficile, même si des laboratoires de traduction, des mises en espace, des séminaires universitaires permettent une certaine diffusion, au moins auprès des initiés.

Un autre cas d’auteure italienne étant en train de se diffuser en France grâce à l’attention qu’elle a réussi à gagner en Italie est celui de Lucia Calamaro, dont ont récemment été traduits L’origine del mondo (L’Origine du monde) et La Vita ferma (La Vie suspendue). De plus, en novembre 2017, l’université Paul Valery de Montpellier lui a dédié un séminaire, qui a été documenté dans la revue bolonaise Prove di drammaturgia[1]. Dans cet article, Joëlle Chambon observe que, par rapport au théâtre-récit qui a eu un certain succès de traduction en France, « Lucia Calamaro nous apparaît divergente : dans sa dramaturgie les paroles ne manquent pas, pourtant il n’y a jamais de vrai narrateur, et il manque l’engagement qui est le propre du théâtre-récit qu’on a fréquenté ces dernières années »[2]. Son écriture, ajoutera-t-on, est plutôt concentrée sur l’action de creuser les âmes, les fantômes des personnages et leurs ombres personnelles, dans une constellation de voix qui n’a pas d’égal.

Traduit de l’italien par Cinzia Dezi

[1] Focus Lucia Calamaro, in «Prove di drammaturgia», anno XXIV, numero 1 – marzo 2018.

[2] Joëlle Chambon, Lucia Calamaro vista dalla Francia, in «Prove di drammaturgia» cit., p. 14. [La traduction est la mienne].

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