Domenico Rea, le Gabon vésuvien

De Marino Niola

Traduction de Laura Zorloni

« Pourquoi j’écris ? Je ne l’ai jamais compris. Né dans une famille à moitié analphabète n’ayant aucun usage des livres ni de l’école, je me mis à écrire vers quatorze ans, un des pires malheurs qui pouvaient m’arriver. » C’est ainsi que Domenico Rea, un des grands écrivains de la deuxième moitié du XXe siècle, racontait sa vocation littéraire. Une sorte de signature douloureuse du dieu de l’écriture qui le pique au corps avant même de lui piquer l’esprit, et en fait sortir une prose directement liée aux entrailles du monde, lesquelles, aux yeux de Domenico – Mimì pour ses amis – sont épiloguées à Naples, métropole plébéienne et capitale de la charité, enfer d’abjections et paradis de l’au-delà.

Personne n’a su mettre à nu la ville de la sirène comme l’auteur de Ninfa plebea (prix Strega 1993), de Jésus, fais la lumière ! et de Il Fondaco nudo, rendant justice à la couleur locale en la libérant du poids d’une oléographie séculaire qui a contaminé natifs et visiteurs. Notre lecteur, Alessandro Basso, a parfaitement raison de parler d’un néoréalisme féroce chez Rea, qui n’hésite pas à renverser de leur piédestal des dieux tutélaires de la culture parthénopéenne comme Salvatore Di Giacomo, Matilde Serao et même Eduardo De Filippo, qui, selon lui, ont esthétisé et sentimentalisé une réalité tragique, infectée, où l’humain se montre souvent dans l’obscurité infinie de sa bassesse, en se révélant incapable d’affronter la misère et l’abjection et encore moins de les transfigurer en art. D’après lui, « Naples n’a pas eu une seule fois dans son histoire la chance de donner le jour à un artiste capable de la regarder du fond du puits ». Les seules exceptions, pour Rea, sont Giambattista Basile et Raffaele Viviani, doués d’une langue qui va droit aux choses, voire surdoués, dans le cas de Basile et de son idiome du XVIIe siècle, qui renvoie l’image baroque d’un labyrinthe d’humanités perdues. Rea trouve dans ce baroque le reflet de l’inspiration funambulesque et créatrice d’images de sa propre écriture, en prise directe avec l’ombre des ruelles, qui découvre avec une précision anatomique les sombres entrailles de Naples, « où les hommes s’appellent des gens et les enfants des créatures, nées sur les sinistres rives de la maladie (de pestes réprimées, d’Espagnols en attente, de bacilles voletant comme des papillons) ». Il retire même des couleurs et du folklore à Polichinelle au point d’en faire un précurseur du monologue intérieur joycien. Mais en réalité, dans l’incessante acrobatie linguistique et anagrammatique du masque, apparaît en filigrane l’affabulation luxuriante de Rea, son monologue extérieur ininterrompu, nourri d’inépuisables inspirations baroques qui imposaient au lecteur, comme à l’auditeur, d’être secondé.

Je me souviens encore d’un dîner dans sa maison du Pausillipe un soir de novembre 1983. Il y avait avec moi mon regretté ami Francesco Durante, fin critique littéraire et éditeur du Meridiano consacré à l’auteur de Spaccanapoli. Nous ne réussîmes pas à prononcer un mot. Mimì parla cinq heures durant sans s’arrêter, même pas pour respirer. Il se mit debout, comme un prédicateur, pour mieux nous catéchiser sur la crise d’une littérature désormais dépourvue d’inspiration. Ce fut un chef-d’œuvre d’autoréférentialité narrative. Un solo de suggestion voleuse qui nous gagna et nous captiva. Nous avions l’air de gosses faisant leurs premières armes, mais sa leçon sur Boccace valait bien notre embarrassante scène muette.

L’auteur du Décaméron était son grand modèle. C’était lui « le meilleur forgeron du langage maternel ». En vain, il disait en faisant référence à la nouvelle Andreuccio da Perugia : « On chercherait dans la littérature napolitaine une description de milieu plébéien de cette puissance. Ces visages, ces nez qui coulent, ces figures livides, cette inévitable toux des gens couleur cirage en sueur des bassi napolitains, cette fureur vorace avec laquelle ils se jettent sur la nourriture et l’engloutissent en une bouchée, bouleversent encore le lecteur. » Cette nuit obscure, concluait Mimì, cette ruelle puante et effrayante, sont une synthèse de l’histoire napolitaine. En réalité, dans la prose de Boccace, Rea voyait le reflet de sa propre écriture, peuplée de cette réalité « inférieure » et « bestiale » qui fait de Naples un lieu où il est difficile de se frayer un chemin dans la cohue des ombres, un lieu plein de mystères, de peurs, sans insouciance et sans joie. Et dans la double vie à laquelle était contraint Boccacce – non noble de naissance, mais toujours au contact de la cour, homme de lettres qui avait une prédilection pour la compagnie des personnes cultivées, mais, au quotidien, cambiste en contact avec la vie de la rue –, on perçoit par transparence la vie de Mimì. L’égarement social, comme disait Anna Maria Ortese, de ceux qui naissent dépourvus d’une fortune suffisante remonte à la surface de la page. Et transfigure sa condition en choix esthétique. « J’aime le peuple, affirmait-il, ou plutôt, je suis le peuple. » Et souvent, le terreau populaire débordait du cadre littéraire et devenait obsession, provocation, ostentation.

Il ne résistait pas à la tentation d’« épater le bourgeois », comme une fois, à Naples, en 1993, où pendant un débat public avec Beniamino Placido organisé par Repubblica, il raconta la chute de la République parthénopéenne de 1799. Décrivant dans les détails les plus atroces la férocité du peuple qui, en proie à une indomptable fureur, mutilait les corps des aristocrates, coupables de s’être faits jacobins. Soudain, un silence de mort s’abattit sur la salle des congrès de Castel dell’Ovo, invraisemblablement bondée, tandis qu’un halo obscur comme la Mala noche de Goya s’éleva au-dessus de son récit, illuminant de rouge sang les excès d’horreur des plébéiens, qui « coupaient les fesses des révolutionnaires et les faisaient rôtir » pour les dévorer. Mais Beniamino Placido, impassible, tint bon sans succomber. En réalité, Mimì nous avait eus. Parce que dans cette fureur indomptable, le García Marquez vésuvien, comme le définit Giovanni Raboni, voyait l’autre face de cet érotisme magique qui fait de Naples une capitale des sens. La dernière émanation de la nature au sein de la civilisation.

Cet article est paru dans « Robinson », supplément de La Repubblica, le 13 juin 2020.

BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE

REA, Domenico, Cancer baroque, traduction de Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 1988, 301 pages
REA, Domenico, Jésus, fais la lumière !, suivi de Les Deux Naples, traduction de Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 1989, 221 pages
REA, Domenico, Spaccanapoli, traduction de Michel Arnaud, éditions Verdier, 1990, 160 pages
REA, Domenico, Enfants de Naples, traduction de Maria Brandon-Albini, éditions du Burin, série pour la Ligue de l’Enseignement, « Les Portes de la vie », 1966, 279 pages
REA, Domenico, Visite privée, Naples, photos de Kenneth Poulsen, Paris, éditions du Chêne, coll. « Visite privée », 1991, 159 pages

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