Conversation avec la traductrice Chantal Moiroud

Par Martina Petrucci

Chantal Moiroud a fait ses études à la Faculté de Lettres Modernes à la Sorbonne. Elle est traductrice de plusieurs romans, parmi lesquels : Dans les veines ce fleuve d’argent de Dario Franceschini (Gallimard 2010), Le livre secret de Dante, le côté caché de La Divine Comédie (Pocket, 2016), et plus récemment, La Mère d’Eva de Silvia Ferreri, publié par les Éditions Hervé Chopin en 2020.

D’abord, je voudrais vous demander quel a été votre parcours, la formation professionnelle qui vous a conduite à exercer votre métier. Voudriez-vous nous raconter quelles sont les expériences qui ont particulièrement marqué votre carrière ?

Titulaire d’un CAPES d’italien, j’ai enseigné dans divers grands lycées parisiens (Janson Desailly, Molière, Claude Bernard), mais je voulais faire de la traduction. Il y a 30 ans, il n’y avait pas de formation particulière. C’est donc un heureux concours de circonstances qui m’a permis de commencer, par la traduction de La Désinence en A, de Carlo Dossi, un auteur considéré comme parfaitement intraduisible, mais pour lequel j’ai eu un énorme coup de cœur et dont j’ai traduit quatre livres. Parallèlement, pour accroître ma légitimité, j’ai préparé l’agrégation d’italien, été admissible à l’écrit, mais je ne voulais plus enseigner, j’ai donc passé un DEA de traductologie à l’ESIT, pour tenter de répondre aux nombreuses questions que je me posais sur mon travail de traductrice.

En tant que jeune traductrice, j’aimerais recevoir quelques conseils. Parfois, par exemple, je rencontre des difficultés en essayant de passer d’une langue à l’autre de façon équilibrée. C’est pour cette raison que je voudrais savoir ce qu’il est essentiel de conserver lorsqu’on traduit ? Est-ce que vous donnez la priorité à la langue française, parfois ? À sa sonorité ou à son rythme, par exemple  ?

Vaste question. Traduire, c’est avant tout essayer de restituer un texte « qui produise sur le lecteur de la nouvelle langue auquel il est destiné, un effet analogue à celui produit par le texte original sur le lectorat de la langue source ». Un texte, c’est un tout. Le fond et la forme sont indissociables, on ne peut donc pas privilégier l’un au détriment de l’autre, mais s’efforcer de restituer le fond sans l’altérer, en respectant aussi la forme, le rythme, le niveau lexical du texte initial. Tout est essentiel lorsque nous traduisons. Bien sûr, je donne la priorité à la langue française, puisque je traduis vers le français, mais sans jamais oublier l’italien, ce qui n’implique absolument pas une traduction littérale, bien au contraire.

Je me suis rendue compte que l’une des différences les plus remarquables entre l’italien et le français, c’est la longueur des phrases. Même s’il s’agit de deux langues très proches, je trouve que le français présente toujours un style plus recherché par rapport à ma langue. N’avez-vous jamais ressenti cela ?

La longueur des phrases dépend des auteurs. En italien comme en français. Tout comme la recherche stylistique. Il y a tout un courant dans la littérature contemporaine, italienne ou française, qui utilise un pseudo style parlé, et qui en joue avec beaucoup de talent.

Une autre question que je voudrais vous poser concerne la célèbre « note de bas de page », objet de plusieurs discussions. Qu’en pensez-vous ?  Traduit-elle un manque du traducteur ou représente-t-elle plutôt un élément qui va enrichir le texte ? En outre, est-ce que les éditeurs donnent des directives à ce propos ? Personnellement, je crois que la note de bas de page est une manière d’être fidèle à l’original tout en maintenant son attention focalisée sur le lecteur de la langue cible.

Les éditeurs n’aiment pas la note de bas de page, et, dans la traduction d’un roman, ils ont raison. Elle interrompt la lecture, dérange le lecteur. Il est très souvent possible de glisser un ou deux mots d’explication dans le texte traduit, qui permettent de l’éviter.

Avez-vous remarqué, d’après votre expérience, des évolutions dans le monde de la traduction ? Parfois les traducteurs sont terrorisés par la vitesse avec laquelle la technologie a envahi le secteur. Moi, je pense plutôt qu’elle est un outil au service du traducteur… en revanche, dans le cas de la traduction littéraire, je crois que la sensibilité humaine d’un traducteur ne pourra jamais être remplacée. Quel est votre point de vue ?

Vaste question… je ne crois pas que les traducteurs soient terrorisés par la rapidité de l’invasion technologique. En tout cas, pas ceux qui font de la traduction d’édition. Utilisée à bon escient, c’est une aide précieuse, qui permet par exemple de faire des recherches très pointues, de consulter des textes inaccessibles il y a quelques dizaines d’années. C’est un grain de temps considérable.

Pour ce qui est des logiciels de traduction, qui ne cessent de progresser, ils sont très performants pour la traduction technique, mais je ne parlerai pas d’un domaine qui n’est pas le mien. Pour la traduction littéraire, où la polysémie est permanente, où il y a une écriture, un rythme à respecter, ils ne sont pas encore une menace.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune traductrice qui va bientôt commencer sa carrière dans la traduction ?

Il est toujours délicat de donner des conseils. Si vous avez choisi cette voie, vous en connaissez sans doute les spécificités (qui sont des éléments très positifs si vous avez choisi en connaissance de cause) : travail solitaire, qui ne fournit guère de sujets de conversation, irrégularité de la quantité de travail. Une bonne formation a dû vous donner les éléments nécessaires pour savoir lire et négocier des contrats, veiller au respect de vos droits, utiliser efficacement les ressources informatiques et autres qui sont à votre disposition. Le traducteur est le parent pauvre de l’édition, celui qu’on oublie de nommer et de remercier.

Enfin, je voudrais vous poser une question un peu plus délicate. Lorsque vous traduisez, quel est le rapport que vous construisez avec l’auteur ? Peut-on entrer en contact avec lui/elle, parfois ?

Dans ma réponse à la question précédente, j’ai parlé des aspects évidents de la traduction. Les relations avec les auteurs, quand ce sont des contemporains, sont essentielles pour moi, mais certains, qui sont traduits dans de nombreuses langues, m’ont dit ne pas être sollicités par d’autres traducteurs.

Je fais toujours une première traduction aussi aboutie que possible d’un texte avant de contacter l’auteur pour lui poser les questions en suspens. À une exception près, j’ai toujours eu jusque-là de très bonnes relations avec eux. Ils sont heureux d’être traduits, disponibles, et généralement surpris par l’exigence du travail de traduction. Certains sont même devenus des amis.

Au niveau du rapport au texte, au moment où vous traduisez, avez-vous l’impression d’être une autre « version » de l’auteur ? Par « version », j’entends un autre type d’auteur, qui garde son propre style dans le trajet d’une langue à l’autre.

« Dire quasi la stessa cosa », « dire presque la même chose », a dit Umberto Eco. C’est ce que nous nous efforçons de faire, mais de le faire en respectant le style, le niveau lexical, la voix de l’auteur. Nous ne disons jamais exactement la même chose puisque les sonorités, la syntaxe de la langue, sont différentes, mais le traducteur n’est pas l’auteur, il est sa voix dans une langue différente, et ne doit évidemment  pas imposer son style, son rythme, ses tics de langage. Cette réécriture est l’essentiel de notre travail, la phase passionnante, la plus délicate aussi, car il ne faut pas dénaturer le texte premier. Cela passe par de multiples relectures comparatives du texte à traduire et de nos propositions, des lectures à voix haute – le gueuloir cher à Flaubert –, des ajustements innombrables, jusqu’à ce que nous décidions, enfin, que le résultat nous convient.

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